Les déterminants sociaux d’un vieillissement en bonne santé dans l’Arctique canadien

Publié le 20.11.2019

Si les inégalités de santé entre Inuits et population canadienne non indigène persistent dans le temps, celles-ci sont cependant moindres pour les groupes d’âge les plus avancés.

L’Organisation mondiale de la Santé définit le « vieillissement en bonne santé » (healthy ageing) comme « le processus de développement et de maintien des capacités fonctionnelles qui permet aux personnes âgées d’accéder au bien-être » [1].

Utilisé pour étudier les dimensions positives de la santé à la maturité, ce concept est lié plus spécifiquement dans les populations inuites aux liens familiaux, à la communauté, et à la relation à la terre - autrement dit à des déterminants sociaux. Or de nombreux changements, allant de pair avec l’introduction d’une économie de marché, ont contribué à modifier leurs conditions de vie, passant d’un mode semi-nomade à sédentaire, dans des communautés dotées de services de santé, systèmes éducatifs, perspectives d’emploi et conditions de logement de type occidental.
D’autres facteurs, tels les impacts du colonialisme et du racisme, la relation à la terre et la gestion de l’environnement, les conditions de vie liées au logement et à la communauté, sont également à prendre en compte.
Cependant, les modèles des déterminants sociaux de la santé chez les Inuits sont établis à travers les âges, et n’apportent donc guère d’enseignements sur d’éventuelles spécificités propres aux séniors - d’autant plus que ces dernières décennies ont connu des modifications significatives dans la dynamique familiale, avec un nombre croissant de familles nucléaires et de grands-parents élevant leurs petits-enfants, en même temps que des pratiques traditionnelles telles que l’adoption coutumière intergénérationnelle sont restées remarquablement constantes.
De nombreuses questions restent ainsi en suspens. Par exemple, si passer du temps avec les petits-enfants est un facteur positif, la tâche de les élever peut également créer soucis financiers et stress psychologique.

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Grand-mère inuite avec son petit-enfant
Photo : Ansgar Walk. Certains droits réservés - CC BY-SA 2.5

C’est dans cette perspective que la présente étude a repris les réponses de 850 Inuits âgés de 50 ans ou plus, lors d’une grande enquête nationale menée en 2006 par Statistics Canada [2] en Inuit Nunangat [3], afin d’identifier les déterminants sociaux de la santé associés au vieillissement en bonne santé, au niveau de l’individu, du foyer et de la communauté.
Un indicateur multidimensionnel de la santé, correspondant à la conception inuite du vieillissement en bonne santé, définissait trois profils généraux - Bon état de santé, État de santé intermédiaire, et Mauvais état de santé - qu’il s’agissait de mettre en relation avec différents déterminants sociaux.
Globalement, les résultats obtenus indiquaient que les associations entre déterminants sociaux et vieillissement en bonne santé variaient selon les trois profils.
Ainsi les déterminants sociaux associés au profil État de santé intermédiaire (un bon état physique de santé) étaient principalement liés à des circonstances économiques et matérielles, c’est-à-dire des facteurs extérieurs à la personne : vivre dans de bonnes conditions de logement, dans une communauté jouissant de conditions socio-économiques favorables.
En comparaison, les indicateurs associés au profil Bon état de santé renvoyaient davantage à la qualité des relations sociales : force des liens familiaux et participation aux activités sociales au sein de la communauté.
La participation aux activités liées à la terre était le seul déterminant social commun aux deux profils, État de santé intermédiaire et Bon état de santé. Il s’agit en effet d’une dimension centrale, dans la mesure où la participation à ce type d’activités fournit aliments traditionnels et promeut activité physique, continuité culturelle, soutien social et un sentiment d’appartenance fort au territoire et à la communauté, les vieux Inuits soulignant en outre l’importance du partage des savoirs et savoir-faire relatifs aux activités liées à la terre et aux techniques de survie.

Une grande tendance semble ainsi ressortir de cette étude : des interventions sur des circonstances économiques et matérielles seraient plus pertinentes pour le traitement des dimensions physiques du vieillissement en bonne santé, alors que des interventions sociales seraient susceptibles de promouvoir celui-ci d’une façon plus globale.
Néanmoins, la population âgée inuite n’étant pas homogène, des interventions sanitaires et sociales à visée universelle ne seront sans doute pas en mesure de satisfaire aux besoins de tous. La distinction entre différents profils de vieillissement serait un premier pas vers un ajustement et une différenciation des politiques sanitaires et sociales en direction des Inuits séniors.

Laurent Panes, Inist-CNRS

[1]La notion de « capacité fonctionnelle » (functional ability) renvoyant au fait d’avoir les aptitudes permettant aux gens d’être et de faire ce à quoi ils accordent de la valeur : satisfaire à ses besoins essentiels ; apprendre, grandir et prendre des décisions ; être mobile ; construire et maintenir des relations ; contribuer à la société...

[2]Statistique Canada, agence nationale de statistique

[3]Territoires inuits du Nord du Canada

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