Maladies infectieuses sous haute surveillance en Arctique

Publié le 30.11.2008

Les conditions environnementales si particulières qui règnent dans les régions arctiques et subarctiques favorisent la propagation de certaines maladies infectieuses au sein des populations locales. Un réseau international de surveillance circumpolaire a été mis en place dans le but de collecter, de comparer et de partager les données épidémiologiques sur celles-ci. Ainsi, des stratégies de santé publique pourront être étayées afin de mieux les prévenir et les contrôler.

  Les populations des rĂ©gions circumpolaires

Les rĂ©gions surveillĂ©es par le rĂ©seau (International Circumpolar Surveillance ou ICS) s’étendent au nord du soixantième parallèle. Elles sont bordĂ©es par l’OcĂ©an Arctique. Huit nations sont concernĂ©es : Etats-Unis (Alaska), Canada, Groenland, Islande, Norvège, Finlande, Suède, Russie.

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RĂ©partition de la population dans l’Arctique circumpolaire par pays (populations autochtones en jaune)
Source : Hugo Ahlenius - UNEP/GRID-Arendal

Environ 4 millions d’habitants y vivent. La rĂ©partition entre autochtones (ou « natifs ») et europĂ©ens est très inĂ©gale selon les pays. DissĂ©minĂ©s par ethnies autour de l’ocĂ©an Arctique, les autochtones compteraient aujourd’hui entre 150 000 et 200 000 reprĂ©sentants, essentiellement au Groenland, en Alaska, et au Canada. On les retrouve aussi en Scandinavie et en SibĂ©rie oĂą ils sont fortement minoritaires. C’est une population qui a un taux de croissance Ă©levĂ©. A titre d’exemple, lors du dernier recensement de 2006 au Canada, 50 485 personnes ont dĂ©clarĂ© ĂŞtre inuites, ce qui traduit une augmentation de 26 % par rapport aux 40 220 dĂ©nombrĂ©s en 1996.

Inuits du Canada et du Groenland, Yupits, Inupiats et AlĂ©outes d’Alaska, Saamis du nord de la Scandinavie, NĂ©nètses, Evènes, Yakoutes et Tchouktches du nord sibĂ©rien, constituent autant d’ethnies (une cinquantaine) diffĂ©renciĂ©es par leur langue d’origine mais prĂ©sentant des similitudes marquĂ©es notamment socioculturelles et religieuses.

Tous ne sont pas « logĂ©s Ă  la mĂŞme enseigne » : l’igloo, les huttes semi-enterrĂ©es et les tentes recouvertes de peaux d’animaux ne sont pratiquement plus utilisĂ©s. La plupart des logements sont maintenant construits en dur. Cependant, si certaines familles se retrouvent dans de pimpantes maisons en bois joliment colorĂ©es, d’autres se voient installĂ©es dans des bâtiments prĂ©fabriquĂ©s se dĂ©tĂ©riorant rapidement.

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Garage dans la ville de Barrow, Alaska, oĂą 60% des 5000 habitants sont d’origine inuite
Crédit photo ulalume
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Le froid qui règne dans ces régions, en favorisant le rassemblement des individus à l’intérieur des habitations souvent exigües, joue un rôle important dans la transmission des infections. Les mauvaises conditions d’hygiène sont amplifiées par la promiscuité, le tabagisme et aussi par des systèmes de ventilation souvent inadaptés. Au Canada, lors du recensement de 2006, trois Inuits sur dix vivaient dans des logements surpeuplés.

Dans les petites communautĂ©s pauvres, Ă©loignĂ©es et mal desservies, l’accès aux soins est souvent marginal voire inexistant. Par ailleurs, la rusticitĂ© et la vĂ©tustĂ© des installations de distribution d’eau potable et d’assainissement des eaux usĂ©es peuvent faciliter la survenue d’épidĂ©mies digestives. Ces particularitĂ©s, associĂ©es Ă  d’autres facteurs, font que dans ces rĂ©gions l’espĂ©rance de vie est plus courte que dans les contrĂ©es situĂ©es plus au sud [1] .

  Les maladies surveillĂ©es par le rĂ©seau

La priorité initiale de l’ICS a été de s’intéresser aux maladies bactériennes provoquées par Streptococcus pneumoniae, Haemophilus influenzae, et Neisseria meningitidis, microorganismes responsables de graves maladies respiratoires (pneumonies) et de méningites.

A titre d’exemple, une surveillance Ă©pidĂ©miologique en Alaska a montrĂ© que les natifs prĂ©sentaient le taux le plus Ă©levĂ© au monde de maladies invasives Ă  pneumocoques (62 cas pour 100 000 habitants), soit un taux quatre fois plus Ă©levĂ© que chez les non-natifs (16 cas pour 100 000) ; toujours en Alaska, parmi les enfants de moins de deux ans, ce taux Ă©tait de 450 pour 100 000 chez les natifs et de 126 pour 100 000 chez les non-natifs. Le rĂ©seau surveille Ă©galement la prĂ©sence d’autres maladies transmissibles telles que l’hĂ©patite B, la tuberculose, le SIDA... Un autre sujet prĂ©occupant est l’émergence de bactĂ©ries rĂ©sistantes aux antibiotiques.

  Le rĂ©seau international de surveillance circumpolaire

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Une famille tchouktche, Est de la Sibérie
Photo : Kentish Plover
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Le projet de l’ICS a été lancé en 1998 par les Etats-Unis (Alaska) et le Nord canadien. Il regroupe des centres hospitaliers, des agences de santé publique et des laboratoires de références. Par la suite, de 2000 à 2003, le réseau de l’ICS s’est étendu au Groenland, à l’Islande, à la Norvège, à la Finlande et à la Suède.

La Russie, dont la partie septentrionale représente pourtant la moitié de ces contrées, en est jusqu’à présent exclue, son système de santé spécifique et la barrière de la langue la faisant évoluer à part. Cependant, dans les années 1990, une augmentation du nombre de cas de maladies transmissibles comme le SIDA et la tuberculose y a été constatée. A cette occasion, les pays adjacents ont pris l’initiative d’une coopération avec la Russie. Le réseau travaille à élargir cette collaboration et à développer des partenariats pour améliorer les échanges d’informations avec les autorités sanitaires russes.

Parmi les actions réalisées par le réseau, une vaccination systématique des enfants de moins de deux ans en Alaska et dans le Nord canadien a permis de diminuer de plus de 80% le nombre de nouveaux cas de pneumonie.

Une autre de ses missions consiste Ă  anticiper les impacts sanitaires des modifications que subissent rĂ©gulièrement les rĂ©gions arctiques. En effet, ces rĂ©gions prĂ©sentent un pĂ´le attractif pour la main d’œuvre minière et industrielle. Une nouvelle ressource s’est ajoutĂ©e depuis peu : le tourisme. Toutes les allĂ©es et venues qui en dĂ©coulent augmentent le risque d’importer des agents pathogènes dans les communautĂ©s rĂ©sidentes.

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Village de Kulusuk sur la cĂ´te Est du Groenland
Photo : wili_hybrid
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Le rĂ©chauffement climatique constitue Ă©galement une menace. Ces deux dernières dĂ©cennies, la tempĂ©rature moyenne de l’Arctique a augmentĂ© deux fois plus vite que dans le reste du monde, modifiant ainsi la distribution gĂ©ographique des microorganismes dĂ©jĂ  prĂ©sents dans ces rĂ©gions. Une anecdote, survenue en juillet 2004, est significative : une Ă©pidĂ©mie de gastroentĂ©rite s’est dĂ©clarĂ©e parmi les passagers d’un bateau de croisière qui avaient consommĂ© des huĂ®tres de culture rĂ©coltĂ©es dans la rĂ©gion d’Anchorage en Alaska. L’étĂ© 2004 fut le premier Ă©tĂ© au cours duquel la tempĂ©rature moyenne de l’eau dĂ©passa les 15 °C. Ce type d’intoxication alimentaire ne s’était jamais rencontrĂ© sous ces latitudes, la dernière Ă©pidĂ©mie rapportĂ©e se situant 1 000 km plus au sud. Des tempĂ©ratures plus douces peuvent aussi modifier la rĂ©partition des maladies transmises Ă  l’homme par les animaux, en influençant la distribution gĂ©ographique ou le comportement des animaux hĂ´tes [2]. Enfin, la fonte du pergĂ©lisol, associĂ©e Ă  des Ă©vènements climatiques extrĂŞmes comme les inondations endommageant les installations de distribution d’eau potable et d’évacuation des eaux usĂ©es, peut ĂŞtre ainsi responsable d’épidĂ©mies.

Les populations de l’Arctique prĂ©sentent donc cette particularitĂ© d’être soumises Ă  des infections liĂ©es aux conditions environnementales sans ĂŞtre pour autant Ă  l’abri des microorganismes pathogènes sĂ©vissant dans des rĂ©gions plus mĂ©ridionales. Par exemple la pandĂ©mie grippale d’origine aviaire ou l’introduction de nouveaux virus comme le SRAS (syndrome respiratoire aigu sĂ©vère) y sont autant redoutĂ©es que dans le reste du monde.

Pour toutes ces raisons, le rôle du réseau en termes de veille épidémiologique (collecte, tri et partage d’informations), d’action de prévention et de contrôle (vaccinations, soins) est primordial.

Avril 2008

Marie-Pierre Verdier, INIST-CNRS

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