Menaces sur l’habitat de l’ours polaire

Publié le 12.11.2009

Le rĂ©chauffement climatique a des incidences sur l’habitat arctique de l’ours polaire en diminuant la banquise et en modifiant les pĂ©riodes de prise de glace et de dĂ©bâcle. Comment peut-il s’adapter Ă  ces changements ? La survie de l’espèce est-elle menacĂ©e au XXIe siècle ?

L’ours blanc, ou "Nanuk" en inuit symbolise l’Arctique plus que tout autre animal. Les sujets d’inquiĂ©tude sur son avenir sont liĂ©s principalement :

  • Ă  la pollution de son environnement par les polluants organiques persistants [1], gĂ©nĂ©ratrice de graves problèmes Ă©cotoxicologiques,
  • au rĂ©chauffement climatique et Ă  la diminution de la couverture de glace nordique qui en rĂ©sulte.
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Ours polaire, Ursus maritimus
Photo : Ansgar Walk - Source : Wikimedia commons

La banquise et les plaques de glace dĂ©rivantes constituent le terrain de chasse et l’habitat [2] privilĂ©giĂ© de l’ours polaire. Il les utilise comme plate-forme pour la chasse aux phoques qui sont sa principale nourriture : phoques annelĂ©s, phoques barbus, phoques communs... Ă€ l’occasion, il peut aussi tuer des morses, des bĂ©lugas ou des narvals. L’ours blanc se rĂ©partit gĂ©nĂ©ralement le long des rĂ©gions cĂ´tières de l’arctique et dans les chenaux situĂ©s entre les Ă®les des divers archipels. Toutefois, sa distribution gĂ©ographique est variable selon les saisons et l’Ă©tendue de la banquise.

Dans les rĂ©gions oĂą la glace de mer fond durant la pĂ©riode estivale, l’ours blanc peut se rencontrer sur le rivage. Sa survie va dĂ©pendre de son habiletĂ© Ă  chasser le phoque pendant l’hiver et le printemps, et ainsi accumuler une grande quantitĂ© de graisse pour supporter cette pĂ©riode estivale sans glace. D’autres ours effectuent au contraire de grandes migrations saisonnières pour rester sur la glace pĂ©renne et se retrouvent l’Ă©tĂ© sur la banquise arctique permanente couvrant le centre du bassin polaire. Quant aux femelles gravides (en gestation), elles rejoignent l’hiver leur tanière de maternitĂ©, près des cĂ´tes, pour hiberner. Aussi, la rĂ©duction de l’habitat banquise pourrait s’avĂ©rer dĂ©sastreuse pour l’ours polaire. Dès 2005, le groupe de spĂ©cialistes de cet ours (Polar Bear Specialist Group) dĂ©clarait que la population mondiale d’ours blancs devrait baisser de plus de 30 % durant les quarante-cinq annĂ©es Ă  venir (c’est Ă  dire en trois gĂ©nĂ©rations), du fait de la diminution de la banquise. En 2006, l’ours polaire a Ă©tĂ© classĂ© comme « vulnĂ©rable » dans la Liste rouge de l’UICN, l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Une Ă©tude rĂ©cente, publiĂ©e dans Ecological Monographs par une Ă©quipe scientifique internationale rĂ©unissant Etats-Unis, Canada, Groenland, Norvège et Russie, apporte d’autres rĂ©sultats prĂ©visionnels. Les chercheurs ont tentĂ© de prĂ©voir la rĂ©partition de l’habitat de l’ours polaire durant le XXIe siècle, en s’appuyant sur des modèles climatiques, afin d’Ă©valuer les consĂ©quences de la diminution de la banquise sur ces animaux. Pour cela, des ours polaires ont Ă©tĂ© Ă©quipĂ©s de balises satellites et suivis entre les annĂ©es 1985-1995, afin de cartographier leurs habitats prĂ©fĂ©rĂ©s en fonction des saisons et des ressources utilisĂ©es [3].

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Carte topographique et bathymĂ©trique de l’Arctique
CrĂ©dit : Hugo Ahlenius, UNEP/GRID-Arendal
Source : UNEG/GRID-Arendal

Les chercheurs ont ensuite extrapolĂ© ces modèles d’utilisation des ressources pour Ă©valuer les changements de rĂ©partition de son habitat dans le bassin arctique en se basant sur :

  • l’Ă©tat de la banquise durant la pĂ©riode 1996-2006,
  • les projections de l’Ă©tat de la banquise au cours du XXIe siècle selon les modèles climatiques dĂ©veloppĂ©s par l’IPCC [4], l’organisme de rĂ©fĂ©rence pour le changement climatique.

D’après ces modèles de prĂ©vision, le phĂ©nomène de perte de glace marine serait beaucoup plus marquĂ© durant l’Ă©tĂ©. Quelques chiffres : sur la base d’une surface habitable de 1 million de km2 en 1985-1995, on passerait Ă  0,32 milllion de km2 durant la pĂ©riode 2090-2099, soit 68% de perte d’habitat durant cette saison. Les projections de diminution de l’habitat durant l’hiver sont moins Ă©levĂ©es. Pour 1,7 millions de km2 de 1985-1995 on passerait Ă  1,4 millions de km2 de 2090-2099, soit 17% de perte.

Les ours polaires prĂ©fèrent les habitats situĂ©s dans des zones d’eau peu profonde du plateau continental, partiellement couverts par la banquise, et situĂ©s près des terres durant l’hiver oĂą les femelles gravides se rĂ©fugient pour hiberner. Or, ce sont justement ces zones gĂ©ographiques qui, d’après les prĂ©visions et les observations [5], seraient les premières touchĂ©es par la fonte des glaces. Cela implique que pour les ourses qui, durant l’Ă©tĂ© vivraient sur la banquise Ă  de plus hautes latitudes, le retour au refuge habituel, situĂ© gĂ©nĂ©ralement Ă  quelques kilomètres des cĂ´tes, occasionnerait pour elles de grandes dĂ©penses Ă©nergĂ©tiques.

GĂ©ographiquement, d’après les changements observĂ©s ces vingt dernières annĂ©es, les pertes les plus significatives d’habitats se situent au printemps et en Ă©tĂ© principalement dans les mers de Beaufort, Chukchi, Barents et du Groenland est. Pour le XXIe siècle, des pertes Ă©galement prononcĂ©es au niveau des mers de Laptev et de Kara sont prĂ©vues. A la fin de ce siècle, les rĂ©gions du nord de l’archipel canadien et du Groenland - zones oĂą la banquise pĂ©renne est beaucoup plus Ă©paisse et la perte d’habitat limitĂ©e - devraient ĂŞtre les plus viables pour ces populations d’ursidĂ©s. En Alaska et en Eurasie, oĂą les variations saisonnières d’amplitude de la banquise seront les plus marquĂ©es, les ours blancs devront, soit migrer sur de longues distances pour rester sur la glace, soit demeurer la saison estivale sur les terres. Cependant, chacun de ces scĂ©narios prĂ©sente un coĂ»t Ă©nergĂ©tique Ă©levĂ©.

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Photo : Jean Luc Bonvallot

Finalement, les taux de survie, de reproduction et de recrutement [6] des ours polaires qui choisiront entre ces diffĂ©rentes options dĂ©termineront la stratĂ©gie qui leur sera la plus favorable... Ă  l’aube du XXIe siècle.

Marie-Laure Masquilier , INIST-CNRS

[1]Voir le projet d’Ă©tude sur l’impact de la pollution et du changement climatique sur les ours blancs tout autour du cercle polaire arctique : Polar bear (Ursus maritimus) circumpolar health assessment in relation to toxicants and climate change. Voir Ă©galement : Variation des concentrations de polluants chez l’ours blanc du Groenland sur les polluants persistants du type PBDE.

[2]C’est-Ă -dire le lieu oĂą il vit dans son cadre Ă©cologique.

[3] Les prĂ©fĂ©rences d’habitats selon les saisons sont dĂ©crits par les RSF (Resource Selection Function). Les RSF indiquent la probabilitĂ© d’utilisation d’une unitĂ© de ressources par un organisme.

[4] IPCC : Intergovernmental Panel on Climate Change : le rĂ©sumĂ© du 4e rapport d’Ă©valuation de l’IPCC est consultable sur le site de Greenfacts, en ligne

[5]Voir Ă  ce sujet : Satellites et sous-marins au chevet de la banquise arctique.

[6]C’est-Ă -dire l’ajout de nouveaux individus Ă  une population.

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