Négociation de l’identité ethnique chez de jeunes Samis en Norvège

Publié le 16.11.2017

Plusieurs études ont mis en évidence le fait que, au sein des populations indigènes, affirmation et fierté ethniques étaient au niveau individuel des facteurs de résilience importants face à l’adversité.

En Norvège, la politique dite de "norvégianisation" s’est poursuivie sur plusieurs décennies. Visant à l’assimilation des autochtones en les incitant à remplacer leur langue natale par le norvégien, elle a amené de nombreux Samis à dissimuler leur affiliation.
Mais aujourd’hui, les sentiments de honte et d’asservissement ont fait place à un sentiment de fierté ethnique, et de plus en plus de Samis se revendiquent comme tels et expriment leur identité de toutes sortes de façons.

La question se pose alors, à propos des jeunes générations, du rôle de l’ethnicité dans le processus de passage à l’âge adulte.
Le fait de se reconnaître en tant que Sami (auto-identification ethnique) s’est avéré dépendre du contexte communautaire. Or les jeunes autochtones de Norvège ont grandi dans divers milieux, certains où leur ethnie constituait la majorité numérique, alors que dans d’autres elle était minoritaire.
D’un côté, dans le contexte actuel de mondialisation et des technologies modernes de communication, les jeunes développent une identité globale. C’est un aspect positif pour ceux qui ne sont pas reconnus comme Samis dans la mesure où cela leur procure un sentiment alternatif d’identité et d’inclusion. Et pour ceux à l’identité ethnique affirmée, cela peut constituer une façon très positive d’affirmer leur sentiment d’appartenance à leur communauté et au reste du monde.

Néanmoins, selon différentes études, de nombreux problèmes ne s’en posent pas moins :

  • Les adolescents Samis vivant dans des contextes à majorité norvégienne présentent plus de troubles du comportement que leurs pairs non-Samis de la même région ;
  • Les abus d’alcool, de drogue et de tabac sont plus fréquents chez eux que chez leurs pairs Samis vivant dans des contextes majoritairement sames ;
  • Quel que soit le contexte, les jeunes Samis pensant que l’assimilation est importante consomment globalement plus d’alcool et de tabac que ceux plus attachés à leur identité autochtone.

Pour préciser les termes de cette problématique, l’étude qualitative présentée ici, partie d’une enquête internationale sur le passage à l’âge adulte des autochtones des régions circumpolaires, a exploré les processus de négociation identitaire [1], ainsi que les formes d’expression du sentiment d’appartenance ethnique d’un groupe d’adolescents d’une communauté de Norvège à majorité same, et ce, autour de trois questions :

  • Quels sont les marqueurs ethniques associés à une auto-identification en tant que Sami parmi de jeunes autochtones vivant dans un contexte à majorité same ?
  • Quels sont les marqueurs ethniques ou culturels significatifs déterminant l’acceptation ou le refus de leur identité same ?
  • Quel est l’impact du déni de cette identité sur leur bien-être, leur santé et leurs perspectives d’avenir ?

Les thèmes explorés à partir d’entretiens semi-directifs concernaient les études, la culture et la langue sames, la famille, la perception des jeunes dans la communauté, leurs relations, leur santé, leurs perspectives d’avenir, leurs éventuelles expériences de discrimination et d’adversité, et la façon dont ils y faisaient face.

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Famille same au début du XXe siècle
Crédit photo :Domaine public via Wikimedia Commons

Parmi les participants, 86% affirmaient leur identité en tant que Samis, alors que 14% vivaient une exclusion ou une discrimination intra-ethniques.
La plupart considéraient la langue same comme leur langue natale et la parlaient quotidiennement : "Un Sami parle le same", "La langue same est la langue que parlent tous les Samis". Elle n’était pas seulement hautement valorisée comme instrument de communication au sein du groupe, mais également comme marqueur identitaire ethnique, en association à d’autres facteurs tels que l’attachement à un lieu et certaines pratiques culturelles (connaissance traditionnelle, élevage de rennes...).
Tous les participants s’identifiaient comme Samis, et en majorité ne s’en cachaient pas, exprimant souvent leur fierté d’être Samis lorsqu’ils se retrouvaient en contexte à majorité norvégienne. Le fait de dissimuler leur affiliation était lié à des expériences vécues de discrimination, inter-ethnique ou sur Internet. Néanmoins même des adolescents non reconnus comme Samis dans leur communauté et incapables d’en parler la langue exprimaient un sentiment de fierté ethnique.
Cependant, être incapable de parler la langue tout en s’identifiant comme Sami engendrait des sentiments négatifs, tels que colère et exclusion perçue. Au niveau familial, la perte de la langue et de la culture durant la période de norvégianisation semble se traduire par la prépondérance dans les générations suivantes de sentiments de colère, d’évitement, d’angoisse, de dépression.
Ceux pour qui leur identité ethnique était la plus problématique se trouvaient dans la tranche d’âge la plus jeune (13-15 ans), relevaient d’une filiation multi-ethnique, n’avaient pas le same pour langue maternelle, la maîtrisaient mal, témoignaient d’un faible attachement à un lieu, et n’étaient pas reconnus par leurs pairs comme Samis.
Les filles de 13 à 15 ans étaient plus susceptibles que les garçons d’exprimer leur fierté d’être Samies. Mais lorsque leur groupe est l’objet de discrimination, cela peut constituer un facteur de risque.

Un enseignement de cette étude est ainsi le rôle fondamental joué par la langue same dans les processus d’inclusion/exclusion sociales. C’est un fait majeur dont les acteurs du système scolaire et de la santé publique dans les communautés à majorité same devraient tenir compte. Des programmes scolaires destinés à la revitalisation de la langue same sont ainsi recommandés, de même que des programmes visant à une connaissance accrue de la jeunesse same et des processus de gestion de l’identité ethnique dans les écoles sames et la formation des enseignants.
D’autres études qualitatives pourraient également contribuer à approfondir la connaissance de l’influence des conflits intra-ethniques et déterminer les conséquences du rejet et de la discrimination intraculturels sur l’exploration et l’assomption par les adolescents Samis de leur identité ethnique.

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]La notion de négociation identitaire "vise à approfondir la façon dont ces adolescents intègrent au sein de leur identité leur appartenance simultanée à deux héritages culturels et la façon dont les expériences de discrimination perçue et la socialisation culturelle reçue interviennent dans ce processus." (Boivin, Mylène (2015). « La négociation identitaire chez les adolescents adoptés à l’international et appartenant à une minorité visible en lien avec les expériences de discrimination perçues » Thèse. Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Doctorat en psychologie.).