Noël et Nouvel An chez les Inuits

Publié le 20.12.2010

Dans nos sociétés occidentales, les fêtes de fin d’année correspondent à des célébrations religieuses, commerciales ou familiales. Mais qu’en est-il chez les Inuits ?

A partir de la description des festivités de Noël et de Nouvel An dans le village de Quaqtaq au Nunavik, en 1966-1967, Louis-Jacques Dorais, du département d’anthropologie de l’université Laval au Québec, synthétise les principales formes rituelles qui perpétuent une tradition inuit malgré l’influence chrétienne.

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Noël
Crédit photo : Kelp1966
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Pour ce faire, il établit une comparaison en prenant d’autres descriptions faites par des anthropologues de référence (tels que F. Boas, B. Saladin d’Anglure, K. J. V. Rasmussen, L. M. Turner), sur des rituels inuits traditionnels qui se déroulaient à cette période et étaient célébrés dans l’Arctique oriental canadien et au Groenland.

En effet, si la fête de Noël a été introduite au Nunavik et en Terre de Baffin par les baleiniers et les missionnaires anglicans fin XIXe - début XXe, et très vite intégrée au calendrier des festivités, on peut se demander si son adoption ne vient pas également du fait qu’il est célébré au moment du solstice d’hiver, phase traditionnellement propice aux rituels collectifs. A tel point que, dans la langue inuit comme le rappelle l’auteur : « le nom même de Noël, qitinnguq (« ça devient le milieu ») semble évoquer une adéquation entre la fête chrétienne et ce tournant de l’année que constitue le solstice ». Jusqu’où les festivités de Noël et Nouvel An sont-elles comparables aux rituels inuit pré-chrétiens ?

Mises à part les activités en rapport avec la religion (messe de minuit, réveillon) et à l’esprit de Noël (échange de cadeaux, cinéma, concert scolaire...) que l’on retrouve un peu partout dans le monde chrétien, quels sont les éléments autres qui structurent ces fêtes de fin d’année chez les Inuits ?

Tout d’abord, au Nunavik comme au Nunavut, les fêtes du solstice d’hiver donnaient lieu à un rassemblement dans le grand igloo cérémoniel ou dans de très grandes constructions en bloc de neige, ce qui laisse supposer qu’il s’agit de la date la plus fêtée de l’année. Chants et danses masquées ou au tambour selon l’endroit rythmaient les cérémonies. C’est encore le cas aujourd’hui mais sous une autre forme. La danse du 31 décembre notamment est prolongée par un goûter qui rappelle les banquets de viande comme faisant partie intégrante des célébrations traditionnelles.

Elles étaient aussi l’occasion de compétitions et de jeux de force tels que jeux de ballon, courses de traineaux, souque à la corde [1], concours de tir, boxe, jeux d’adresse, avec des variantes qui opposaient soit ceux des participants nés en hiver ou en été, ou bien encore les hommes et les femmes. Selon le camp gagnant, on en déduisait que l’hiver serait plus ou moins rude. De nos jours, une loterie suit parfois les compétitions comme pour réintroduire de l’incertain ou de l’indéterminé dans cette période de transition. Ce jeu de hasard était évidemment absent des réjouissances d’antan. Toutefois, on retrouve sans doute une préoccupation inconsciente qui perpétue la notion de hasard ou de chance qui figurait dans d’autres jeux traditionnels anciens tels que les osselets, ou dans un des rituels spécifique des fêtes du solstice comme le réappariement des couples effectué par les chamanes, avec plus ou moins de bonheur pour les participants (mais avec une durée limitée heureusement ou malheureusement pour certains).

Des aspects cérémoniels semblables se perpétuent au fil des époques : la distribution de cadeaux (viande, peau, ivoire jetés à la volée autrefois) et la visite des foyers se retrouvent aussi bien dans la culture traditionnelle qu’à l’époque contemporaine. En revanche, à Quaqtaq, la christianisation a transformé radicalement les libations d’eau [2], extrêmement codifiées et hiérarchisées dans le rituel traditionnel, ainsi que l’intervention dans le grotesque sexuel de la part des chamanes. Des offices anglicans remplacent désormais ces pratiques sous le signe de la religion. L’échange de conjoint a pratiquement disparu mais il serait devenu plus informel, forte consommation d’alcool aidant. Le catéchiste a donc pris le relais, non pas du chamane dans l’échange rituel, mais en tant qu’opérateur et intermédiaire, dans ces relations sociales festives de fin d’année.

Lors des danses cependant, des hommes d’âge mûr tentent d’amuser les gens avec des attitudes sexuelles bouffonnes envers les jeunes. Ailleurs encore, au Groenland et au Labrador notamment, des chamanes masqués et déguisés de façon extravagante dansent, visitent les maisons pour y taquiner les jeunes filles ou les jeunes hommes, et se livrent à des parodies sexuelles et exhibitionnistes parfois. Ils récompensent ou punissent aussi les enfants qui se sont plus ou moins bien comportés. Dans certains lieux, ils tentent d’enduire de suie le visage de leurs hôtes, comme pour éteindre, et reçoivent en cadeau des mèches de lampe à huile, symbole solaire.

Cela n’est pas sans rappeler l’épreuve du feu décrite par l’ethnologue Saladin d’Anglure ou encore la cérémonie de l’extinction et du rallumage des lampes qui « symbolise l’avènement d’un nouveau soleil au moment de la réapparition de la lumière solaire en janvier-février ». Ce dernier élément constitue l’ultime volet des trois épreuves, après celle du rire dans laquelle il importe néanmoins de garder son sérieux, et celle du choix du partenaire sexuel. On réactive ainsi de façon réciproque et inverse, le mythe de l’inceste entre frère-lune et sœur-soleil dans lequel la seconde avait barbouillé le visage du premier.

Même s’il ne subsiste plus que des bribes des anciennes coutumes disséminées ici ou là, il semblerait que la structure des séquences festives – compétitions, danses et actes rituels - persiste. Toutefois, le détail de ces activités varie selon l’époque ou le lieu. Et on peut se demander, si les pratiques anciennes partiellement analogues à celles plus actuelles ont pu survivre à la percée pentecôtiste récente, et si oui, quelle est leur signification pour les Inuits d’aujourd’hui ?

Michel Schlotter, INIST-CNRS

[1]Tir à la corde.

[2]D’une manière générale, une libation est un rituel religieux consistant en la présentation d’une boisson en offrande à un dieu, en renversant quelques gouttes sur le sol et par des invocations.

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