Noms de lieux et paysages culturels sames dans le contexte contemporain

Publié le 24.05.2018

Les noms de lieux ne sont pas de simples étiquettes identifiant une certaine région de l’espace mais constituent de véritables "paysages culturels", révélateurs de la culture d’une société, de son histoire, de ses pratiques, de sa perception de l’environnement.

La fonction politique des noms attribués aux lieux par les peuples autochtones a été largement établie, et la mention de ceux-ci et leur publication sur des cartes officielles constitue un signe fort de la reconnaissance de leur identité et de leur culture.

Dans un contexte colonial, en revanche, les États européens déployaient tout un ensemble de stratégies pour établir leur propriété des terrains et des sols, contrôlant les noms de lieux autochtones par leur déformation, traduction ou éradication sur les cartes (la cartographie étant considérée comme gage de vérité et d’objectivité).
En Suède la domination progressive d’une population de langue suédoise s’est ainsi accompagnée d’une entreprise systématique pour effacer des noms de lieux sames, en supprimer toute trace, comme si ceux-ci n’avaient jamais existé, et remplacer de nombreux noms d’endroits sames, par leur hybridation, normalisation... révélant à la fois conflits et échanges interculturels.

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Carte de communautés sames de Scandinavie et de la Péninsule de Kola
Photo :Frank Baldus (Ökologix)
Crédits : Image libre de droits [Copyrighted free use or CC0], via Wikimedia Commons

Mais depuis les années 1970 une tendance inverse se dessine, une réhabilitation des noms de lieux autochtones a été entreprise, selon les recommandations des Nations Unies et sous la pression des institutions sames.
Aujourd’hui la préservation de ces noms de lieux autochtones est assurée en partie grâce à la cartographie écrite. Cependant ces toponymes indigènes écrits sur des cartes soulèvent des questions plus larges relatives aux représentations spatiales et la transmission des connaissances au sein de sociétés liées par la tradition orale, affectées par des changements rapides dans l’utilisation du sol.

C’est dans ce cadre qu’a été menée la présente étude, visant à comprendre le rôle des noms de lieux et des cartes dans une communauté de Samis éleveurs de rennes du Nord de la Suède.
Menée par voie d’entretiens semi-directifs, cette étude a mis en évidence certaines thématiques centrales.

Traditionnellement, les Samis n’utilisent pas de cartes pour s’orienter, ni n’en produisent, se repérant pour naviguer et traverser les terres d’après le soleil, tel étang, telle rivière...
Ils ont en fait leur propre façon de cartographier, au moyen d’histoires construites autour des toponymes, particulièrement des récits de voyages qui tiennent un rôle majeur dans le discours de la vie quotidienne. Cette "cartographie mentale" établie à travers un récit de voyage, est construite autour de repères spatiaux nommés, souvent liés aux possibilités qu’ils offrent pour l’élevage de rennes.
De telles cartes mentales contribueraient ainsi à faciliter le rappel des caractéristiques du paysage et la communication autour des toponymes, tout en conservant la mémoire des sites sacrés de la religion animiste des anciens Samis, refoulée par l’Église suédoise depuis le XVIIe siècle, lorsque tous les éléments du paysage étaient animés d’une vie propre.

Un autre thème prévalent concerne le processus d’apprentissage des noms d’endroits par transmission orale entre générations. Les personnes interviewées les plus âgées expliquaient ainsi comment elles avaient appris les noms de lieux qu’elles connaissaient, par le fait qu’elles avaient depuis l’enfance suivi leurs aînés durant les migrations des éleveurs de rennes, et comment les noms des différents endroits leur étaient ainsi enseignés tout au long du trajet.
Mais c’est également dans les discours et récits de la vie quotidienne, par l’observation et l’écoute des aînés, et l’expérience propre, que se fait cet apprentissage : où vont les éleveurs de rennes, où pécher, où trouver les élans et les ours...

Même si l’utilisation de cartes durant un voyage reste marginale parmi les éleveurs Samis, les jeunes générations en utilisent afin d’apprendre et se souvenir des noms de lieux, de se faire une idée d’ensemble du pays, ou dans des situations spécifiques, par exemple lorsqu’ils se retrouvent dans des territoires peu familiers. Et au sein des familles, les aînés indiquent les endroits visités et enseignent leur nom comme depuis toujours, mais désormais au moyen de cartes.
Mais celles-ci ne se limitent pas à la forme papier, les éleveurs utilisent volontiers les nouvelles technologies telles que système GPS, cartes numériques en ligne et vues satellite. Si les cartes papier ne sont jamais utilisées lors d’un voyage, l’utilisation du GPS, largement répandue, influence la façon dont est compris l’environnement et renforce l’individualisation du processus d’apprentissage.
Les jeunes générations font ainsi leur apprentissage des lieux et de leurs noms à travers une combinaison des façons de faire "à l’ancienne" (transmises par voie orale) et plus "modernes" (cartes, sous forme papier ou numérique), c’est-à-dire des sources écrites.
Celles-ci sont d’autant plus importantes que nombre des participants à l’étude sentent que la tradition des récits de voyage s’affaiblit, et témoignent de leur crainte que non seulement les noms de lieux soient oubliés, mais également les histoires qui les accompagnent.
Les endroits dont le nom risque le plus de disparaître sont ceux désignant des caractéristiques à petite échelle du paysage (collines, rochers...) du fait de l’utilisation de moyens de déplacement tels que motoneiges ou motocyclettes, impliquant une perception du paysage sur une plus grande échelle.

S’il est donc possible de remédier dans une certaine mesure à la perte des noms de lieux autochtones par leur publication sur des cartes, la conservation des connaissances qui y sont attachées n’est cependant pas garantie. De nouvelles questions surgissent en effet à propos des conséquences pour l’apprentissage et la conservation des noms de lieux de la transition de la cartographie orale same à une forme écrite, d’autant plus que les cartes, élaborées selon une tradition occidentale, ne le sont pas dans l’intention d’y intégrer les représentations des habitants. En outre les noms répertoriés dans les bases de données sont trop nombreux pour tous figurer sur des cartes, leur continuel renouvellement par ceux qui vivent sur ces terres rendant la tâche de tous les intégrer quasiment impossible.

Ceci dit, les nouvelles technologies numériques ouvrent de nouvelles possibilités pour intégrer la vision de l’environnement autochtone à la tradition scientifique occidentale de la cartographie, préserver et transmettre ces noms et la connaissance qui y est liée. Mais cela ne sera possible qu’avec un engagement fort des Samis dans le processus de mise au point de tels médias.

Laurent Panes, INIST-CNRS