Nourriture traditionnelle et moderne : le « dilemme arctique » au Groenland

Publié le 06.12.2007

Pour rester en bonne santĂ©, comment doit-on se nourrir ? Cette grande question fait actuellement dĂ©bat dans les pays industrialisĂ©s et se pose de manière encore plus "brĂ»lante" concernant la population des rĂ©gions polaires.

Les acides gras omĂ©ga-3 sont des lipides dits essentiels car l’organisme humain ne peut les produire. Ils sont notamment prĂ©sents Ă  des taux Ă©levĂ©s dans les poissons gras vivant en eaux froides (thon, maquereau, saumon,...). Avec d’autres nutriments (vitamines, oligoĂ©lĂ©ments, minĂ©raux) contenus dans l’alimentation traditionnelle des peuples de l’Arctique, ils semblent fournir aux groenlandais une protection contre certaines maladies typiques des pays dĂ©veloppĂ©s, telles que les maladies cardiovasculaires et le diabète de type 2 [1].

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Alimentation traditionnelle au Groenland : sĂ©chage de poissons
Photo jtstewart
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Cependant, il est malheureusement devenu Ă©vident que, depuis les annĂ©es 1970, la nourriture des Inuits Ă  base de produits de la mer contient en outre, des polluants toxiques tels que des mĂ©taux lourds, des pesticides et d’autres contaminants comme les polychlorobiphĂ©nyles (PCB). Ces deux effets opposĂ©s de l’alimentation traditionnelle sur la santĂ© Ă©tant indissociables, ce phĂ©nomène est connu sous le nom de « dilemme arctique ».

Toutefois, la composition en Ă©lĂ©ments « intĂ©ressants » (acides gras, nutriments) et la teneur en contaminants toxiques variant selon le type d’aliment, il serait thĂ©oriquement possible de proposer une alimentation qui reprĂ©senterait le meilleur compromis entre bĂ©nĂ©fices et risques pour la santĂ© de cette population.

C’est pourquoi, des auteurs danois et groenlandais ont entrepris d’analyser la teneur en acides gras, nutriments et polluants de diffĂ©rents aliments (issus Ă  la fois de la nourriture traditionnelle et de la nourriture importĂ©e) collectĂ©s en 2004 dans la ville d’Uummannaq (Groenland, au nord du cercle polaire). Ils ont comparĂ© leurs rĂ©sultats Ă  ceux d’une Ă©tude antĂ©rieure rĂ©alisĂ©e dans le district d’Uummannaq en 1976. A cette Ă©poque les poissons, les baleines et les phoques constituaient la principale ressource de nourriture. Des mesures anthropomĂ©triques telles que le poids, la taille et l’indice de masse corporelle (IMC) [2], ainsi que le dosage des lipides sanguins, ont Ă©tĂ© effectuĂ©s parmi les habitants, respectivement en 1976 et 2004, afin de servir d’indicateurs de santĂ©.

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Alimentation traditionnelle au Groenland : viande de baleine dans un supermarchĂ©
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Les rĂ©sultats montrent que le poids, la taille, l’IMC, le cholestĂ©rol et les triglycĂ©rides ont augmentĂ© de façon significative. A Uummannaq, le nombre d’obèses (IMC > 30), nul en 1976 dans le district, est passĂ© en 2004, Ă  53% dans la population masculine et Ă  13% dans la population fĂ©minine. Cette prise de poids serait liĂ©e Ă  l’adoption d’un mode de vie Ă  l’occidentale par les habitants des villes. Si cette occidentalisation s’accompagne d’une augmentation de la part de nourriture importĂ©e dans l’alimentation, l’obĂ©sitĂ© proviendrait plutĂ´t du manque d’exercice physique.

D’après les auteurs, l’alimentation la plus Ă©quilibrĂ©e, du point de vue du rapport risques/bĂ©nĂ©fices pour la santĂ©, devrait ĂŞtre composĂ©e Ă  20-30% de nourriture traditionnelle. Ces proportions correspondraient Ă  une dose journalière de 3 Ă  5 g d’acides gras omĂ©ga-3. Ils recommandent de ne pas dĂ©passer ces quantitĂ©s en produits locaux, permettant ainsi de limiter la dose de polluants absorbĂ©e. Les auteurs prĂ©conisent Ă©galement d’amĂ©liorer la qualitĂ© de la nourriture importĂ©e (fruits, lĂ©gumes, pommes de terre, pain de seigle…) pour Ă©viter les carences en vitamines et autres Ă©lĂ©ments minĂ©raux.

Marie-Pierre Verdier, INIST-CNRS

[1]Le diabète de type 2 se manifeste gĂ©nĂ©ralement vers l’âge de 40 ans, mais il atteint aujourd’hui des personnes de plus en plus jeunes, tels des enfants et des adolescents. Il affecte davantage les personnes obèses, c’est pourquoi on l’appelle aussi « diabète gras ». Il est plus courant chez les personnes qui ont des antĂ©cĂ©dents familiaux de diabète. Puisqu’il ne nĂ©cessite pas, dans la majoritĂ© des cas, d’injections d’insuline, on lui donne aussi parfois le nom de « diabète non-insulinodĂ©pendant ».

[2]L’indice de masse corporelle ou IMC sert Ă  Ă©valuer le surpoids chez l’adulte.
Il se calcule de la façon suivante : IMC = Masse / (Taille)², la masse Ă©tant exprimĂ©e en kilogrammes et la taille en mètres. A partir de 25, un individu est en surpoids, au-delĂ  de 30, il est obèse.

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