Pourquoi Moscou investit des milliards dans sa conquête de l’Arctique

Publié le 06.02.2020 - Article d'Emmanuel Grynszpan du 19/01/2020 sur Challenges

Bases militaires, routes maritimes, exploitations pétrolières... Les projets du Kremlin se multiplient au pôle Nord. Pour flatter le nationalisme russe et surtout profiter d’une nouvelle manne économique

Les Français ont tendance à associer l’Arctique avec la banquise, l’ours blanc, le pôle Nord et le réchauffement climatique. Au Kremlin, c’est plutôt avec le nucléaire, les hydrocarbures et les missiles. Depuis des décennies, la Russie s’efforce d’étendre sa souveraineté sur 1,2 million de kilomètres carrés autour des dorsales sous-marines de Lomonossov et de Mendeleev - une commission de l’ONU doit statuer le mois prochain sur ses ambitions.

Dès 2007, Moscou a ainsi envoyé un sous-marin planter symboliquement un drapeau russe sur les fonds marins exactement au niveau du pôle Nord géographique. On imagine mal Vladimir Poutine renoncer à cette aventure. En 2013, lorsqu’un universitaire russe suggérait de placer la région arctique sous gestion internationale, le locataire du Kremlin avait d’ailleurs sèchement qualifié la proposition de "stupide" et affirmé que l’Arctique "fut et restera partie intégrante de la Fédération de Russie".

Artère de transport d’avenir

Le muscle militaire prend la forme de bases avancées construites sur les possessions russes les plus proches du pôle. Déjà achevées, les bases de Nagourskoïé (1 600 kilomètres au nord du cercle polaire, sur la terre François-Joseph) et Temp, sur l’île de Kotelny (au nord de la Sibérie orientale) logent plusieurs centaines de militaires déployés en permanence. Toutes deux possèdent des pistes asphaltées de 2,5 kilomètres pour l’aviation, très coûteuses à construire et entretenir. La construction de quatre autres bases est en cours. Radars, systèmes antiaériens, missiles intercontinentaux percent la neige septentrionale.

Officiellement, les bases doivent permettre de contrôler le trafic maritime, protéger l’exploitation d’hydrocarbures et surveiller la zone. Comme l’a précisé le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov en mai dernier, « c’est notre artère de transport ». Cette attitude exaspère les rivaux (Canada, Etats-Unis), qui dénoncent un comportement agressif dans l’Arctique.

Route maritime de l’avenir, le passage du Nord-Est contourne le continent eurasiatique par le nord de la Sibérie. De Rotterdam à Shanghai, il fait gagner 40 % de temps par rapport à la route franchissant le canal de Suez. Aujourd’hui librement navigable trois mois par an, il devrait être en permanence dégagé des glaces vers 2030 à cause du réchauffement global. C’est une manne pour le développement du grand nord russe, décati depuis la fin de l’URSS. Le passage a vu transiter 20 millions de tonnes de marchandises en 2018 et Moscou table sur 80 à 90 millions à l’horizon 2025. Pour assurer la sécurité des convois, 13 brise-glaces seront construits d’ici à 2035, un investissement d’un milliard de dollars par an.

Première centrale flottante

Mais le véritable eldorado se cache sous les glaces. Deux groupes russes ont annoncé, le 20 novembre, l’investissement de 15 milliards de dollars pour développer un gisement de palladium dans la péninsule du Taïmir. Pour les hydrocarbures, le potentiel est pharaonique, avec 90 milliards de barils de pétrole et 47 000 milliards de mètres cubes de gaz. De quoi doubler les réserves russes. Pour l’instant, un seul gisement pétrolier arctique offshore est exploité (Prirazlomnoïé, par Gazprom Neft), tandis qu’un consortium d’Etat est mis sur pied pour exploiter la région. Le groupe privé Novatek (avec des capitaux chinois et Total) investit 27 milliards de dollars dans le gigantesque projet Yamal LNG, qui produit du gaz depuis 2017. Gazprom, qui exploite déjà plusieurs gisements, a dévoilé le 20 décembre un projet pétrochimique à 15 milliards de dollars, capable de produire 3 millions de tonnes de plastique par an...

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