Renard polaire et renard roux au Yukon : exclusion compétitive ou coexistence pacifique ?

Publié le 12.06.2012

Au cours du siècle dernier, la répartition géographique du renard roux s’est étendue jusqu’en Arctique, région où vit déjà une espèce proche, le renard polaire. Comment ces deux espèces cohabitent-elles ?

Dans les années 1960, la population de renards roux (Vulpes vulpes) a atteint le nord du Yukon. Des chercheurs canadiens ont voulu vérifier que cette nouvelle répartition était due au changement climatique. En effet, cette région du Canada a connu le réchauffement le plus intense observé en Amérique du Nord. Les chercheurs pensaient qu’une température moyenne plus élevée, favorisant la végétation (productivité primaire), faisait proliférer les rongeurs et prospérer les renards roux. Cette espèce pouvait alors entrer en compétition avec le renard polaire (Vulpes lagopus).

Selon le principe de l’exclusion compétitive, des espèces ayant les mêmes besoins dans le même habitat ne peuvent coexister. Des observations sur les quatre dernières décennies, dans toute la zone arctique, montrent que le renard roux occupe les mêmes habitats que le renard polaire, espèce indigène de mésoprédateur [1] écologiquement similaire. Les niches écologiques [2] des deux espèces sont supposées se chevaucher. En effet, elles se nourrissent de petits rongeurs et ont les mêmes stratégies de subsistance dans cet environnement difficile, telles que la cache de nourriture et la consommation des restes de carcasses de phoques laissées par les ours polaires sur la banquise.

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Renard roux dans la neige
Crédit photo : avec l’aimable autorisation de Shiretoko-Shari Tourist Association

Les renards roux utilisent les terriers des renards polaires. Ils peuvent atteindre le double de poids et être jusqu’à 70% plus longs que leurs congénères [3] arctiques car ils deviennent plus imposants aux hautes latitudes (Règle de Bergmann). Donc, le renard roux est physiquement dominant et peut tuer l’espèce indigène, plus petite.
Cependant, des différences ont été observées dans les niches écologiques résultant très probablement de cette compétition. Ainsi, une ségrégation spatiale entre les deux espèces a été observée en Scandinavie, le renard polaire étant relégué à des zones supposées moins productives de plus haute altitude. Cette espèce est très bien adaptée aux grands froids grâce à son pelage mieux isolé et à sa température critique plus basse. Etant plus légère, elle s’enfonce moins dans la neige et se déplace plus facilement. Le renard roux a un métabolisme de base (de repos) plus élevé que le renard polaire, celui-ci a l’avantage de pouvoir le faire baisser en hiver. Le renard roux, plus grand, a besoin de plus de nourriture et d’un territoire de chasse plus vaste que son petit compétiteur.
La coexistence des deux espèces dépend donc de la rigueur de l’environnement ou de la faible productivité de l’écosystème. Ces deux facteurs empêchent la grande espèce, aux besoins énergétiques supérieurs, d’occuper tout le paysage et d‘exclure la plus petite en accaparant la nourriture et les tanières.

Les chercheurs de cette étude reprennent ces données et rendent compte d’une surveillance des tanières des deux espèces qu’ils ont effectuée sur la période 2008-2010, afin de vérifier les hypothèses de départ sur l’influence du réchauffement et sur l’accroissement de la compétition.

Les résultats obtenus infirment l’hypothèse d’une dominance du renard roux dans la toundra du nord-Yukon. Pendant cette période la population n’a pas augmenté malgré les hivers plus doux. Ils n’ont même pas réussi à maintenir des effectifs constants. Ces observations confirment que la faible disponibilité de la nourriture en hiver est un facteur limitant qui a plus d’impact sur cette espèce que sur l’espèce arctique. Celle-ci peut alors occuper les aires laissées vacantes par son compétiteur.
L’insuffisance des ressources alimentaires apparaît donc comme le facteur le plus favorable à la coexistence observée pendant les quarante dernières années entre les renards roux et polaires au nord du Yukon.

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Renard polaire
Source : Wikimedia - Crédit photo : Algkalv
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Un autre phénomène limitant dû aux températures plus élevées est à prendre en compte : les carcasses de phoques laissées par les ours blancs, ressource alimentaire importante, sont moins nombreuses à cause des changements de l’état de la glace. En effet, la période sans glace dans le sud de la mer de Beaufort s’allonge à cause du réchauffement et les ours blancs sont présents moins longtemps.

Contrairement à ce qu’ils supposaient, les chercheurs concluent que, jusqu’à aujourd’hui, le réchauffement climatique n’a pas levé la limitation en nourriture pour les renards. Il pourrait même, au contraire, entraîner une baisse du nombre de proies pour tous les prédateurs à cause de la diminution de la banquise.

Mais les renards roux semblent tirer avantage de la présence humaine : ils sont nombreux près des zones habitées par l’homme et dans les régions d’où le loup a été chassé. Dans les deux cas les ressources alimentaires sont plus abondantes. En revanche, les renards polaires sont défavorisés car face à la supplémentation alimentaire due à l’homme, les renards roux, dominants physiquement, monopolisent la nourriture. La population humaine a beaucoup diminué au Yukon mais l’exploitation croissante du gaz et du pétrole dans la région pourrait de nouveau faire subir au renard polaire une forte pression de compétition.

Des recherches complémentaires sont nécessaires sur l’historique de la présence du renard roux dans le Yukon car cette espèce pourrait avoir été présente depuis 500 ans dans cet écosystème. Il est raisonnable de la considérer comme faisant partie intégrante de la toundra du Yukon plutôt que comme une espèce invasive dont la présence est due au réchauffement climatique. La coexistence avec l’espèce arctique pourrait être très ancienne. Cependant, l’étude démontre clairement que le principal facteur négatif pour la cohabitation des deux espèces de renards est la présence de l’être humain dans ces régions.

Isabelle Gomez, INIST-CNRS

[1]Mésoprédateur : prédateur secondaire qui se situe au milieu de la chaîne alimentaire, les superprédateurs sont placés au sommet de la chaîne.

[2]Niche écologique : ensemble des paramètres qui caractérisent les exigences écologiques (climatiques, alimentaires etc.) propres à une espèce et qui la différencient des espèces géographiquement ou taxonomiquement voisines. Ne pas confondre avec l’habitat qui correspond à l’emplacement particulier où l’on peut rencontrer l’espèce. (D’après le Dictionnaire encyclopédique de l’écologie de François Ramade).

[3]Congénère : les deux espèces de renards appartiennent au même genre Vulpes. Ne pas confondre avec les conspécifiques qui sont de la même espèce.

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