Risque de tsunamis lors de glissements de terrain dans des fjords de Norvège

Publié le 30.03.2015

Les derniers évènements dramatiques liés à des tsunamis générés par des séismes nous ont apporté leur lot d’images de plages et de littoraux ravagés aussi bien dans l’océan Indien que sur les côtes du Japon. Cette menace pèse bien évidemment sur toutes les zones côtières, mais peut-être encore davantage sur les fjords de Norvège où les tsunamis pourraient être provoqués par des glissements de terrain.

Une équipe de chercheurs norvégiens a étudié et modélisé le risque de tsunami [1] dans une zone de la partie occidentale de la Norvège, située légèrement sous le cercle polaire arctique [2], plus précisément dans le fjord Storfjorden qui se décompose en deux branches principales dans sa partie interne, à savoir le fjord Tafjorden d’une part (qui se termine par le village de Tafjord) et le fjord Sunnylvsfjorden d’autre part (qui abrite le village de Hellesylt) dont la dernière ramification constitue le fjord Geirangerfjorden (le village de Geiranger marquant son extrémité).

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Carte du fjord Storfjorden
Crédit photo : Wikimedia Commons

Les scientifiques ont référencé les tsunamis générés dans les fjords par des glissements de terrain qui se sont produits durant le vingtième siècle dans toute la Norvège. Ils en ont dénombré trois qui sont intervenus respectivement en 1905, en 1934 et en 1936, causant le décès de 174 victimes au total. Dans cette étude, les chercheurs ont mentionné plus particulièrement le cas du village de Tafjord (cité précédemment), qui a été balayé le 7 avril 1934 par un tsunami déclenché par un glissement de terrain d’un volume estimé à 2 millions de m3 environ, s’écoulant le long du flanc de la montagne Langhammaren sur une hauteur de 700 m. La vague aurait atteint une hauteur de 62 m non loin du lieu du glissement de terrain et elle fut encore de 16 m au niveau du village de Tafjord. Dans cette catastrophe qui a tué 40 personnes, six personnes ont eu la vie sauve en se réfugiant sur un rocher de 12 m de hauteur.

Les scientifiques ont estimé que le risque était relativement constant avec 5 à 8 tsunamis tous les 1 000 ans dans le fjord de Storfjorden. L’activité la plus importante s’observe dans le fjord Geirangerfjorden avec un glissement de terrain tous les 350 ans environ. Pour le fjord Tafjorden, la fréquence est d’un glissement de terrain tous les 650 ans tandis que pour le fjord Sunnylvsfjorden elle serait d’un glissement de terrain tous les 1 300 ans. A la lumière de ces évènements, les chercheurs ont voulu étudier le risque et les conséquences de ce type de tsunamis dans deux zones potentiellement dangereuses. Des modélisations en deux et trois dimensions ont été menées afin de déterminer la génèse de la vague, sa propagation ainsi que sa hauteur en fonction de plusieurs scenarii de glissements de terrain.

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Le fjord Tafjorden avec la zone de départ du glissement de terrain (cercle bleu) qui provoqua le tsunami meurtrier à la date du 7 avril 1934
Crédit photo : Erik den yngre
Certains droits réservés : Licence Creative Commons-CC BY 3.0

La première zone étudiée se situe à Hegguraksla, qui surplombe le fjord Tafjorden non loin du village de Tafjord. Une surveillance à l’aide d’instruments de précision a montré des déplacements de quelques millimètres par an au niveau de ce versant. Deux scenarii sont envisagés : dans le premier, le glissement de terrain pourrait atteindre 2 millions de m3 (sa probabilité d’occurrence serait supérieure à 1 évènement pour 1 000 ans) ; dans le second un volume de 3,5 millions de m3 est envisagé (sa fréquence d’occurrence serait alors comprise entre 1 000 ans et 5 000 ans), avec une vitesse d’impact de 60 m/s dans les deux cas. Pour le village de Tafjord, la modélisation prévoit une vague de 9 m pour le premier scenario et une vague de 13 m pour le second.

La deuxième zone potentiellement dangereuse se situe à Åkerneset, sur les hauteurs du fjord Sunnylvsfjorden, et menace directement les villages de Hellesylt et de Geiranger. La surveillance de ce versant indique des déplacements de quelques centimètres par an, avec une valeur maximale de 15 centimètres par an dans sa partie occidentale. Là aussi, deux scenarii sont étudiés : dans le premier, le glissement de terrain pourrait atteindre 54 millions de m3 (sa fréquence d’occurrence serait comprise entre 1 000 ans et 5 000 ans) et 18 millions de m3 dans le second (sa probabilité d’occurrence serait supérieure à 1 évènement pour 1 000 ans), avec une vitesse d’impact de 40 m/s dans les deux cas. D’après la modélisation, le village de Hellesylt subirait une vague d’une hauteur de 85 m pour la première option et de 35 m pour la seconde, le village de Geiranger affronterait une vague de 70 m pour le premier scénario et de 30 m pour le second, enfin, une vague de 14 m déferlerait sur le village de Tafjord pour la première option et elle serait de 7 m pour la seconde.

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Le fjord Sunnylvsfjorden
Crédit photo : Wikimedia Commons
Certains droits réservés : Licence Creative Commons-CC BY 3.0

Les simulations obtenues en utilisant deux des modèles numériques ont été confrontées aux données historiques de trois tsunamis qui se sont produits respectivement à Skafjell en 1731, à Tjelle en 1756 et particulièrement à Tafjord en 1934. Il s’avère que les prévisions concernant notamment les hauteurs des vagues de submersion, ainsi que les zones inondées sont conformes aux données recueillies à l’époque de la catastrophe. Même la zone épargnée du rocher de Haugsteinen, de 12 m de hauteur, où six personnes ont trouvé la vie sauve en 1934 apparaît exondée sur les cartes issues des simulations, ce qui confirme la validité des modèles ainsi que leur grande précision. Il apparaît que le risque de tsunamis est probablement plus important que ce qui est admis actuellement par les autorités norvégiennes, bien qu’un certain nombre d’actions préventives aient déjà été mises en œuvre sur le terrain, comme des plans d’évacuation ainsi que des méthodes d’alerte pour les populations. Les scientifiques préconisent ainsi d’établir un système d’alerte rapide pour les tsunamis, basé sur des capteurs de pression installés sur le fond marin tout le long du fjord. Il n’en demeure pas moins que les temps d’alerte seront toujours très courts, de l’ordre de quelques minutes à quelques dizaines de minutes tout au plus.

Le réchauffement climatique anthropique actuel pourrait à l’avenir entraîner dans cette région des températures plus chaudes, combinées à des précipitations plus fréquentes et plus intenses, ce qui serait susceptible d’augmenter la fréquence des glissements de terrain, accroissant le risque de tsunamis dans tous les fjords norvégiens. Cette menace est d’autant plus à prendre en considération dans le fjord de Storfjorden qu’il accueille chaque année plus de 700 000 touristes ainsi que 150 à 200 bateaux de croisière. Les conséquences d’un tel évènement seraient donc bien plus dramatiques à l’heure actuelle par rapport aux temps anciens où les villages bordant le fjord étaient beaucoup moins peuplés et sans présence de touristes bien sûr.

Ludovic Hamiaux, INIST-CNRS

[1]Lien Wikipédia sur Tsunami.

[2]Lien Wikipédia sur Cercle polaire arctique.

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