Ruée vers l’or noir en Arctique : l’autre Guerre froide !

Publié le 17.12.2009

C’est dans un contexte de grande incertitude, tant sur le devenir des approvisionnements énergétiques que sur les questions environnementales, que vient d’être dévoilée l’existence probable d’importantes réserves d’hydrocarbures ensevelies par delà le cercle polaire arctique. Ces réserves pourraient représenter jusqu’à trois années des besoins en pétrole de la planète et plus de dix ans pour le gaz naturel, au rythme de la consommation actuelle. Mais, c’est sans compter sur les difficultés et les coûts d’exploitation dans un milieu pour le moins hostile, ainsi que sur les risques accrus de pollution qui pourraient en résulter et affecter un environnement dont on ne connaît pourtant que trop la fragilité.

L’océan Arctique est depuis longtemps considéré comme potentiellement fertile en hydrocarbures. Pour autant, les gisements exploités ne concernent à ce jour qu’une étroite bande côtière (le plus connu étant situé en Alaska) mais la fonte en cours de la banquise autorise de nouvelles ambitions [1].

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Plate-forme pétrolière prise dans les glaces de Trading Bay, Alaska.
Crédit photo : Ken GRAHAM
Source : Portail de l’Encyclopaedia Universalis

Ces potentialités économiques sont à l’origine de revendications, voire d’opérations d’intimidation si l’on en juge par les démonstrations parfois audacieuses de pays riverains dont l’un en particulier est venu implanter son drapeau sous la banquise à la verticale du pôle Nord, à près de 4 300 m de profondeur.

Selon un article récent, paru dans la revue Science et rédigé par un groupe d’une quinzaine de chercheurs, rattachés pour la plupart à l’U.S. Geological Survey (le Service Géologique des Etats-Unis), l’Arctique pourrait en effet recéler près de 90 milliards de barils de pétrole et de l’ordre de 60 000 milliards de mètres cubes de gaz naturel, techniquement récupérables (c’est à dire en provenance de gisements conventionnels, exploitables avec les technologies actuelles). Autrement dit, cette région serait susceptible de renfermer environ un cinquième des ressources inexplorées de la planète. S’agissant principalement de ressources offshores (84 % de ces gisements potentiels), elles concerneraient quasi exclusivement des fonds marins situés à moins de 500 mètres de profondeur qui, pour l’essentiel, appartiennent ainsi aux plates-formes continentales bordant l’océan glacial Arctique.

Ces estimations reposent sur une approche statistique, plus précisément sur une méthode de géologie probabiliste. Elle a consisté en l’établissement d’une carte des formations sédimentaires présentes en profondeur, caractérisées chacune par leur âge, leur épaisseur, leur cadre structural..., qui a permis de définir un certain nombre d’unités de mêmes propriétés géologiques.

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Zones à potentialités en hydrocarbures de l’Arctique, d’après Y. MATHIEU & M. GHERRAM
Une version agrandie de cette carte est consultable sur le site de l’Institut Français du Pétrole (IFP)

Ont été uniquement considérées les unités faisant plus de 3 km d’épaisseur dans la mesure où on estime qu’il s’agit d’un minimum afin que l’enfouissement des roches mères des hydrocarbures soit suffisant pour générer des ressources significatives. Sur la base de comparaisons fondées sur une compilation de données issues de la littérature ou d’informations en provenance d’organisations liées à l’industrie pétrolière, les prévisions chiffrées indiquées ci-dessus ont alors pu être établies. Elles tiennent compte des modèles ayant trait à l’histoire d’enfouissement, à l’évolution des fluides, à la présence et au degré de maturation des roches sources, aux trajectoires de migration des hydrocarbures, à la présence de réservoirs, de pièges à hydrocarbures, etc.

Il semble qu’il faille cependant relativiser cette découverte, tout du moins pour le pétrole, puisqu’il convient de comparer ces 90 milliards de barils, une fois prouvés, aux 1 238 milliards que représentent les réserves reconnues actuellement pour l’ensemble de la planète. Force est de constater en effet que face à une consommation mondiale annuelle qui atteint 30 milliards de barils et qui ne cesse d’ailleurs d’augmenter (en raison de la demande de pays émergents tels que l’Inde et la Chine notamment), ces réserves ne correspondent en définitive qu’à environ trois années de consommation planétaire actuelle (un peu plus pour le gaz, les prévisions atteignant dix années de consommation).

Il convient également de retenir que ces estimations ne prennent pas en compte les risques technologiques et économiques qui font qu’une

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" The end of petrol ? "
Crédit photo : Patrick BROSSET
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

proportion substantielle de ces gisements, si tant est qu’ils existent, ne sera probablement jamais exploitée. Des conditions climatiques difficiles, couplées aux mouvements des glaces, rendent en effet leur exploitation potentielle particulièrement délicate et coûteuse, bien que les compagnies pétrolières semblent prêtes à investir, tant pétrole et gaz sont devenus des enjeux majeurs pour la planète.

Si les zones non encore explorées concernent principalement les Etats-Unis, le Canada, la Russie, le Danemark (via le Groenland) ainsi que la Norvège, la majorité des réserves seraient concentrées au large de l’Alaska (pour le pétrole) et de la Russie (pour le gaz). Il semblerait par ailleurs que l’Arctique renferme d’autres ressources qui, à l’instar des hydrocarbures, pourraient participer à accroître les litiges frontaliers existants. Le bras de fer engagé entre pays limitrophes n’est donc pas uniquement lié aux réserves conventionnelles en hydrocarbures mais peut aussi s’expliquer en prévision d’un accès à d’autres richesses marines, tant sur le plan des matières premières minérales et énergétiques (nodules polymétalliques et hydrates de gaz notamment), que sur le plan des ressources liées à la pêche. Il est cependant prévisible que leur exploitation ne pourra se faire sans un coût environnemental que certains seraient tentés de qualifier de catastrophique en termes de pollution, de destruction de la biodiversité..., mais aussi en matière d’impact sur les populations autochtones [2].

La fonte de la banquise semblant inévitable, ne serait-ce pas l’occasion d’y voir une incitation à développer des énergies alternatives au pétrole plutôt que de se lancer dans l’exploitation de ressources pourtant bien loin d’être inépuisables ?

Et pendant que les tensions montent, la glace continue de fondre...

Gilles Banzet, INIST-CNRS

[1]Lire à ce sujet les brèves intitulées Satellites et sous-marins au chevet de la banquise arctique et Arctique : avec ou sans glace ? La fonte de la banquise s’accélère...

[2]Cf. notamment l’intervention de Jean Malaurie à propos de la souveraineté des peuples polaires, du respect de leurs droits et de la sauvegarde de leur patrimoine et de leur culture

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