Sale temps pour l’Arctique : quand les hommes s’en mêlent…

Publié le 20.10.2008

Le changement climatique n’est pas qu’une problématique livrée à la sagacité des scientifiques, mais aussi celle de l’humanité. Pour la première fois, une étude publiée dans la revue Science démontre que les hommes sont bien à l’origine de l’augmentation des précipitations en Arctique au cours des derniers cinquante ans.

Les données d’observation actuelles attestent que le climat est affecté par de nombreux changements, en particulier dans les régions polaires et subpolaires nordiques. Dans ces contrées à l’environnement vulnérable, le climat polaire se réchauffe plus rapidement et plus intensément qu’aux latitudes plus basses, sous l’effet de l’amplification polaire.

La majorité des modèles climatiques prévoient que dans ce contexte les précipitations iront croissant aux latitudes polaires boréales. Confirmant les résultats de ces simulations, les mesures de la deuxième moitié du XXe siècle indiquent que les précipitations pluvieuses et neigeuses sur le secteur pan-Arctique se sont effectivement accrues. Le même phénomène est constaté concernant les débits des cours d’eau de ces terres de haute latitude qui viennent se jeter dans l’océan Atlantique Nord et l’océan glacial Arctique.

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Nuages menaçants sur le Spitzberg
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Mais qu’en est-il de la responsabilité de l’homme dans ces bouleversements ? Contrairement à d’autres paramètres climatiques tels que la température atmosphérique ou la pression atmosphérique, la question des conséquences éventuelles des activités humaines sur la modification des précipitations était restée jusqu’à présent sans réponse. Cette difficulté à détecter et attribuer des causes à l’évolution du régime des précipitations s’explique par plusieurs raisons, notamment par la nature locale des précipitations qui complique l’acquisition d’un ensemble complet de données spatiotemporelles, ainsi que par le bruit important des mesures qui cache partiellement le signal caractéristique des précipitations. La détection d’un facteur humain dans l’accroissement des chutes de pluie et de neige pour le XXe siècle et à l’échelle planétaire a cependant récemment été menée à bien. Une équipe canadienne, co-auteur de cette première étude, a réitéré cette analyse dans une étude circonscrite aux terres circumpolaires arctiques. Leur objectif : tenter de savoir quelle part l’homme pourrait avoir dans le dérèglement qui touche ces lointaines contrées.

L’Arctique est en effet une région-clé dans l’étude des changements climatiques du fait de son rôle essentiel dans le système climatique global, ainsi que de son statut de zone témoin de notre avenir climatique. En tant que « sentinelle du climat », elle concentre donc l’attention de nombreux chercheurs. Les scientifiques canadiens ont exploité des données relatives à une zone s’étendant depuis les hautes latitudes polaires jusqu’au nord du 55e parallèle, afin d’englober les bassins fluviaux d’Amérique du Nord et d’Eurasie. Ils se sont limités pour leur étude aux années 1950-1999, les années antérieures manquant de données d’observation. Des calculs statistiques ont permis d’évaluer la tendance temporelle des hauteurs des précipitations. En parallèle, pour calquer cette évolution, vingt-deux modèles de climat ont été utilisés. L’originalité de cette étude réside dans la possibilité d’ajouter ou non un ou plusieurs paramètres de forçage afin de simuler tous les cas de figure : variabilité naturelle du climat, influence des variations de l’activité volcanique et/ou solaire, conséquence de la pollution atmosphérique d’origine humaine ou bien encore une combinaison de ces divers facteurs.

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Méandres d’une rivière d’Alaska
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Les résultats de ces multiples simulations prouvent que la hausse des précipitations de pluie et de neige de ces cinquante dernières années en zone polaire boréale est bien l’une des répercussions des émissions humaines d’aérosols et de gaz à effet de serre [1]. Les chercheurs étudiant les impacts aux pôles du réchauffement climatique avaient prévu nombre de conséquences, conséquences qu’ils ont pu observer au fil du temps. Seul, le signal des précipitations n’avait pas été mis en évidence. Cette fois, c’est chose faite. Mais cette modification du cycle de l’eau n’est pas sans répercussions pour l’ensemble de la planète. L’augmentation des précipitations, conjuguée aux apports plus importants d’eau douce vers les océans Atlantique Nord et glacial Arctique, contribue au ralentissement de la circulation thermohaline mondiale [2], circulation océanique qui régule le climat de la planète. Que va devenir dans ces circonstances le climat doux d’Europe de l’Ouest si le Gulf Stream, petite portion de cette circulation thermohaline, venait à s’affaiblir, voire à s’arrêter ?

Lorsque l’on sait par ailleurs que les modèles de projections climatiques avaient prévu des changements dans les régimes de précipitations nordiques en deçà de la réalité déjà observable, l’on peut craindre que ces bouleversements adviennent plus rapidement et plus fortement que prévu.

Camille de Salabert, INIST-CNRS

[1]Voir la carte représentant les trajets des polluants atmosphériques vers l’Arctique : site UNEP-GRID.

[2]Voir à ce sujet le dossier multimédia CNRS Sagascience Climat : Une enquête aux pôles, qui explicite le fonctionnement du climat et le rôle de la circulation thermohaline mondiale, tout en présentant la recherche menée aux pôles.

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