Sauvegarder la culture des Samis, plus grand peuple autochtone d’Europe

Publié le 22.07.2010

Des projets d’exploitation industrielle des terres samies s’accélèrent alors que les activités traditionnelles deviennent rares et trop coûteuses pour ce peuple prospère qui est en bonne santé

 Cohabitation avec les anciens colonisateurs

Les Lapons sont une population d’indigènes dont le nom internationalement utilisĂ© est dĂ©sormais Sami, terme issu de la forme scandinave de leur autodĂ©signation : Sámi. L’aspect dĂ©nigrant de la racine « Lapp » (qui explique que Lapon ait Ă©tĂ© dĂ©laissĂ©) a diverses explications : niais, haillons ? Comme pour le terme Esquimau - mangeur de viande crue, abandonnĂ© au profit d’Inuit - ce changement de vocabulaire a reprĂ©sentĂ©, selon les spĂ©cialistes, le rĂ©sultat du militantisme de ce peuple autochtone au cĹ“ur d’une rĂ©gion cohabitĂ©e en majoritĂ© par les descendants des colonisateurs.

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Ingrid, enfant samie, 1907
CrĂ©dit photo : Saamiblog - Licence Creative Commons

Combien sont-ils exactement ? Cent mille ou bien plus ? Ils seraient près de 40 000 en Norvège, moins de 3 000 en Russie. Personne ne connaĂ®t leur nombre exact. On retrouve des traces de leur histoire dramatique dans le rĂ©cit d’un viking, dès 890. Ils furent victimes de taxations et d’impositions de la part des premiers colonisateurs, puis de la politique d’assimilation voulue par les Etats nordiques. Après les inĂ©galitĂ©s et la sĂ©grĂ©gation, entre Lapons Ă©leveurs et Lapons dĂ©munis aux XIXe et XXe siècles, ils furent "reconnus" dans les annĂ©es 1950. La dĂ©nonciation de toute tentative d’assimilation, la proclamation d’une autodĂ©termination, telles sont les constantes retrouvĂ©es dans leurs dĂ©clarations communes successives depuis l’après-guerre. C’est le dernier grand peuple autochtone d’Europe, et il dĂ©fend ses droits.

 Une minoritĂ© et un mystère lapon

Il serait aussi, selon certains, une minoritĂ© ethnique, c’est-Ă -dire un peuple sans Etat, au sein de la Scandinavie et de la Russie. Les Samis vivaient sur leurs terres depuis des temps immĂ©moriaux, bien avant que des frontières n’apparaissent dans leur zone de peuplement. Leur immense territoire, la Laponie [1], de plusieurs centaines de milliers de km2 a, par ordre dĂ©croissant, une reprĂ©sentation samie en : Norvège, Finlande, Suède, Russie (principalement la pĂ©ninsule de Kola). Mais en dĂ©finitive, on ne sait pas grand-chose des Samis. Une carte postale bleue et rouge, reprĂ©sentant leur drapeau et les deux couleurs dominantes de leurs habits traditionnels [2]. ?

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En attendant ?
CrĂ©dit photo : Zetson - Licence Creative Commons

D’oĂą viennent-ils ? Sont-ils en Laponie depuis plus de 12 000 ans comme on le suggère ? C’est en effet ce qui est reconnu par la communautĂ© internationale. Combien subsiste-t-il de variantes linguistiques sames [3], quelles sont-elles suivant les rĂ©gions ? Une dizaine aujourd’hui. Qu’est-ce qui dĂ©finit rĂ©ellement un Sami ? L’usage courant de la langue est essentiel. C’est en prouvant que l’on parle same, soi-mĂŞme ou dans sa famille, qu’on peut prĂ©tendre Ă  ĂŞtre reconnu sami par les instances nationales (Norvège, Finlande). C’est le same du nord qu’on entend le plus frĂ©quemment et qui est en quelque sorte la langue same oficielle, puisqu’elle est celle de la signalisation routière en Laponie norvĂ©gienne.

 Protection internationale

La protection de l’environnement arctique, dont la première dĂ©claration remonte Ă  1991, souligne la responsabilitĂ© des Etats nations. La DĂ©claration d’Ottawa de 1996 a officiellement mis en place le Conseil de l’Arctique en tant qu’instance intergouvernementale de haut niveau. Son but : fournir le moyen de promouvoir la coopĂ©ration, la coordination et l’interaction entre les Etats de l’Arctique, avec la participation des communautĂ©s autochtones et autres habitants de la zone concernĂ©e. La reconnaissance par les Etats de la relation des peuples Ă  leur terre et de la contribution de ceux-ci Ă  la protection de l’environnement est le fer de lance des organisations participantes. Le ComitĂ© des droits Ă©conomiques, sociaux et culturels des Nations Unies, la Convention des Droits de l’homme, la dĂ©claration de 2007 sur les droits des autochtones protègent les Samis. L’UNESCO, lui, sauvegarde, par la Convention de 2003, le patrimoine culturel immatĂ©riel : les langues, l’histoire orale, le folklore, les connaissances et les traditions... Or, une rĂ©union internationale de l’UNESCO eut lieu en mars 2009 Ă  Monaco sur le thème du dĂ©veloppement durable de la rĂ©gion Arctique. Des dĂ©fis scientifiques, sociaux, culturels et Ă©ducatifs n’y manquent pas.

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Carte de la Laponie
CrĂ©dit photo : AlexDraco_ Certains droits rĂ©servĂ©s ; Licence Creative Commons

 Conseil sami

Le Conseil nordique fut crĂ©Ă© en 1956 (aujourd’hui appelĂ© Conseil sami). Il fut appelĂ© Conseil lapon nordique lors de sa crĂ©ation, dans la ville de Karasjok, en Norvège. La DĂ©claration sur la crĂ©ation du Conseil de l’Arctique, Ă  Ottawa, en 1996, lui donne sa lĂ©gitimitĂ© juridique. Le Conseil sami est une organisation parapluie pour les associations samies des diffĂ©rents Etats citĂ©s plus haut : Norvège, Suède, Finlande, Russie. Huit associations sont membres de cette instance, dont une est situĂ©e dans la ville de Murmansk, Ă  la racine de la pĂ©ninsule de Kola, en Russie. Lorsqu’en 1992, suite Ă  la chute du mur, cette association russe fut acceptĂ©e dans le giron du Conseil nordique, il prit le nom de Conseil sami, la Russie n’Ă©tant pas considĂ©rĂ©e comme un pays "nordique". La 19e et dernière confĂ©rence triennale samie qui a eu lieu Ă  Rovaniemi, en Finlande, en 2008, a aboutit Ă  la publication d’une dĂ©claration commune pour faire pression contre la dĂ©forestation. Il existe aussi de rĂ©els parlements samis en Scandinavie, qui jouent un rĂ´le politique. La reconnaissance des droits samis sont supranationaux, c’est-Ă -dire qu’ils transcendent les frontières comme, nous le verrons, les troupeaux de rennes.

 Une puissance "lapone"

Après la première alerte sur les consĂ©quences potentielles de l’exploitation des terres des peuples autochtones et la crĂ©ation du Conseil nordique, la renaissance de l’identitĂ© samie fut proclamĂ©e. Aujourd’hui, on scrute les changements climatiques et l’intensification des activitĂ©s industrielles sur les territoires habitĂ©s en minoritĂ© par ce peuple. L’exposition Ă  un nouveau risque sanitaire, environnemental, fait craindre le danger redoutĂ© : la perte de l’Ă©levage traditionnel. Mais la rĂ©paration d’injustices passĂ©es est dans l’air du temps, partout dans le monde. Les samis ont un pouvoir certain, par rapport aux autres Autochtones de la rĂ©gion arctique. Ils souhaitent par ailleurs tirer des dividendes des ventes des matières premières exploitĂ©es. Ils ont, de plus, une culture indigène qui sera peut-ĂŞtre considĂ©rĂ©e un jour comme patrimoine immatĂ©riel par l’UNESCO. Pour le moment, la Laponie suĂ©doise, par exemple, est le plus vaste Patrimoine mondial (matĂ©riel) classĂ© par l’UNESCO, car c’est l’un des derniers grand site nature prĂ©servĂ© dans le monde.

 Rennes, tradition, et santĂ©

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Renne et femme samie
CrĂ©dit photo : Charclam - Licence Creative Commons

Dans les villes, leur intĂ©gration est flagrante. Dans les rĂ©gions isolĂ©es, certains pratiquent encore des activitĂ©s traditionnelles comme l’élevage et le pastoralisme du renne ou bien encore la pĂŞche. L’Ă©levage avec suivi des voies de transhumance des troupeaux, activitĂ© relativement rĂ©cente dans la grande Histoire, depuis que la chasse a Ă©tĂ© abandonnĂ©e, s’Ă©lève farouchement contre des projets destructeurs (Ă´ combien !) du cadre de vie. Dans toute la zone arctique les rennes sont en premier rang de la production de bĂ©tail. Dix pour cent des samis, reconnus comme tels, car "autodĂ©clarĂ©s", pratiquent ces activitĂ©s ancestrales transfrontières. Ils travaillent avec des moyens modernes, cela va de soi, et selon des règles internationales. Tout membre de la communautĂ© europĂ©enne pourrait pratiquer cette activitĂ© en Finlande, pays scandsinave le plus pauvre. Un moratoire historique de 20 ans y prĂ©voit la protection de l’élevage de rennes, qui n’Ă©tait jusqu’alors aucunement rĂ©glementĂ©. La propriĂ©tĂ© des rennes est privĂ©e dans un troupeau qui est collectif. Les bĂŞtes sont marquĂ©es dès leur jeune âge. Le temps oĂą vĂŞtements, habitat et ustensiles Ă©taient exclusivement fabriquĂ©s Ă  partir de cet animal est rĂ©volu. Il fournit principalement de la viande et de la fourrure. Les rassemblements des troupeaux semi-domestiquĂ©s se fait en 2010 grâce Ă  des hĂ©licoptères et les dĂ©placements Ă  la recherche des pâturages cĂ´tiers peuvent se faire sur plusieurs milliers de kilomètres. Aujourd’hui, les Samis ont une espĂ©rance de vie similaire aux autres peuples scandinaves ; ils ont un niveau de vie très Ă©levĂ©. Eleveurs, ils pratiquent aussi l’artisanat d’art sami colorĂ© (ou Duodji) et lucratif, pour les touristes.

 Travail et santĂ©

La Convention n° 169 relative aux peuples indigènes et tribaux de l’Organisation internationale du travail (OIT) de 1989 protège la culture, les terres et les droits des samis. La Laponie est sous menace d’explorations pĂ©trolière et gazière, minière, forestière, hydro-Ă©lectrique. Ces activitĂ©s industrielles pourraient insidieusement contraindre ce peuple Ă  abandonner l’élevage de rennes ou la pĂŞche traditionnelle ce qu’il a dĂ©jĂ  fait dans sa majoritĂ©. La Norvège est, il faut le rappeler, un exportateur mondial de gaz et de pĂ©trole majeur. La pression foncière, la dĂ©gradation Ă©cologique, les changements climatiques sont des menaces imminentes. Il y a cependant encore bien plus de rennes (400 000 ?) que d’inscrits sur la liste Ă©lectorale samie du parlement NorvĂ©gien, en 2010 (moins de 20 000 ?). A ce propos, la langue same comprendrait des centaines de termes pour dĂ©signer l’animal renne. Les anciens Samis soviĂ©tiques, eux, avaient perdu leurs troupeaux dans les annĂ©es 1960... Seuls les Samis obtiennent l’autorisation lĂ©gale d’exercer l’activitĂ© hĂ©ritĂ©e d’Ă©leveur de rennes en Norvège et Suède. La dĂ©connexion progressive des Samis de leur Laponie est redoutĂ©e sur le plan sanitaire. De tels changements environnementaux auraient des consĂ©quences psychosociales, puis individuelles.

 Concept de santĂ©

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XVIIe siècle : tambour magique pour la transe chamanique, avec messages chrĂ©tiens... Et un magnifique renne, Ă  droite
CrĂ©dit photo : saamiblog - Licence Creative Commons

On note les profondes disparitĂ©s en matière de santĂ© entre autochtones et non-autochtones dans le monde, et la discrimination systĂ©matique dans l’accessibilitĂ© aux services mĂ©dicaux de qualitĂ©. De mĂŞme, on pointe les taux de suicide, notamment chez les jeunes hommes. Ce n’est pas (encore ?) le cas des Samis. Jusque quand ? En effet, la littĂ©rature scientifique rĂ©vèle des diffĂ©rences culturelles dans l’idĂ©e de suicide chez les jeunes samis, comparĂ©s au jeunes non autochtones. Ce n’est pas pour cela que les taux de suicide diffèrent entre les deux groupes. Ainsi, pour les Samis, s’Ă©carter des normes culturelles traditionnelles est fortement liĂ© Ă  des tentatives de suicide, après enquĂŞte. Certains cultes ou pratiques magiques et sacrĂ©es seraient depuis longtemps abandonnĂ©s, mais pourtant, les notions de santĂ©, de maladie et de guĂ©rison diffĂ©reraient tout de mĂŞme des concepts dits occidentaux, les seuls reconnus par la science (?). ChrĂ©tiens "complètement convertis", modernes, ils n’en n’ont pas pour autant abandonnĂ© dans leur vie quotidienne quelque fond de mĂ©decine traditionnelle chamanique. Le chaman redevient Ă  la mode. Il prĂ©tend mettre en relation l’individu avec tout ce qui l’entoure, le matĂ©riel et l’immatĂ©riel, pour l’aider Ă  guĂ©rir. L’exploitation du sol et des cĂ´tes, richesses convoitĂ©es, pourrait-il contraindre ce peuple Ă  abandonner sa culture, ses activitĂ©s, et rompre en dĂ©finitive un Ă©quilibre global ? L’importance de l’Ă©quilibre est reconnu de façon universelle, et en particulier dans la mĂ©decine dite occidentale. Selon la constitution de l’Organisation mondiale de la santĂ© (OMS), depuis sa crĂ©ation, en 1946, on a trop tendance Ă  oublier que la santĂ© est : "un Ă©tat de complet bien-ĂŞtre physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmitĂ©."

En conclusion, nous pouvons citer la dĂ©claration fondatrice du Conseil sami : "Nous, Samis, sommes un peuple Ă  part entière, uni par notre propre culture, notre langue et notre histoire, vivant dans des territoires que nous Ă©tions seuls Ă  habiter et exploiter, depuis des temps immĂ©moriaux et aussi loin que remonte l’Histoire" [4].

Juillet 2010

Note : Cet article a fait l’objet d’une traduction en italien en octobre 2010 et a Ă©tĂ© publiĂ© dans la revue Il Polo.

Fagherazzi-Pagel H. (2010). Salvaguardare la cultura dei Sami, il popolo autoctono piĂą grande d’Europa. Il Polo, Anno LXV(3), 39-45.

Ressources : Textes et sites officiels

Hélène Fagherazzi-Pagel , INIST-CNRS

[1]Le traité de Stromstad la crée en 1751.

[2]Le drapeau sami est un symbole fort et récent, datant de 1986. Il est rouge, bleu, jaune et vert. Le cercle rouge et bleu représente le soleil et la lune.

[3]Dialectes ou bien langues, selon les spécialistes. Cette langue finno-ougrienne comme le hongrois ou le finlandais, est non indo-européenne.

[4]C’est le Conseil sami qui avait donnĂ© sa propre dĂ©finition des Samis en 1986 : We, Saami are one people, united in our own culture, language and history, living in areas which, since time immemorial and up to historical times, we alone inhabited and utilized.

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