Statut en vitamine D et mode de vie des populations autochtones en Russie polaire

Publié le 06.02.2015

De nos jours, les régions à hautes latitudes sont considérées comme des zones à risques endémiques en matière de déficience en vitamine D.

La vitamine D, essentielle √† la min√©ralisation des os, existe chez l’homme sous deux formes :

  • l’ergocalcif√©rol (vitamine D2), produit par les v√©g√©taux ;
  • le chol√©calcif√©rol (vitamine D3), synth√©tis√© par les animaux sous l’effet des rayons solaires ultraviolets.

Les deux substances sont converties dans le foie en 25-hydroxyvitamine D (25OHD), dont la concentration dans le sang est un indicateur du statut en vitamine D de l’organisme.
Un d√©ficit en vitamine D induit des pathologies caract√©ris√©es par une fragilit√© osseuse : rachitisme [1] chez le nourrisson et le jeune enfant, ost√©omalacie [2] et ost√©oporose [3] chez l’adulte, le pr√©disposant aux fractures.

Dans une optique de pr√©vention de ces affections, les auteurs de la pr√©sente √©tude, une √©quipe de m√©decins et d’anthropologues universitaires russes, ont men√© une √©tude aupr√®s des populations autochtones du Nord de la Russie.
Dans les derni√®res ann√©es du XXe si√®cle, beaucoup parmi leurs membres sont revenus √† une √©conomie de subsistance traditionnelle. Il en est r√©sult√© une situation o√Ļ les repr√©sentants d’un m√™me groupe ethnique, vivant dans la m√™me r√©gion g√©ographique, ont des modes d’alimentation diff√©rents : alors que les citadins autochtones d√©pendent presque enti√®rement d’aliments achet√©s dans des magasins, les villageois combinent nourriture commerciale et produits locaux. Quant aux √©leveurs de rennes, semi-nomades, ils vivent alternativement avec leur troupeau dans la toundra, le plus souvent pendant 10 √† 15 jours, et, durant des p√©riodes de dur√©e comparable, dans leur village. Leur r√©gime alimentaire, compos√© essentiellement des produits de l’√©levage et de la p√™che, est le plus proche du mode de vie traditionnel.

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Homme nénètse en milieu urbain
Photo : GIS Photo Viewer Certains droits r√©serv√©s - Licence Creative Commons

La comparaison entre ces groupes pourrait apporter des informations sur le statut en vitamine D d’autochtones du Nord de la Russie ayant diff√©rents mode de vie : traditionnel, post-traditionnel et "modernis√©".
Des √©chantillons sanguins ont ainsi √©t√© pr√©lev√©s, sur une p√©riode allant de 2009 √† 2012, dans plusieurs populations arctiques de la F√©d√©ration de Russie, les N√©n√®tses et les Komis, s√©dentaires (vivant soit en milieu urbain, soit dans des villages) ou semi-nomades (les √©leveurs de rennes), afin d’en d√©terminer la concentration en 25OHD.
Un groupe de référence était constitué par les résidents urbains de régions non arctiques de la partie européenne de la Fédération de Russie.

Les r√©sultats ont √©t√© tr√®s variables selon les diff√©rentes villes et villages, ne permettant pas d’interpr√©tation simple. N√©anmoins, certaines tendances significatives se sont d√©gag√©es.
En premier lieu, il semblerait que les niveaux de 25OHD chez les autochtones sédentaires, ruraux comme urbains, ne diffèrent pas globalement de ceux trouvés dans les populations non-autochtones, ou en tout cas très peu (à la différence de la situation constatée dans différents groupes de la population canadienne).
Les donn√©es obtenues semblent de plus indiquer que vivre dans des r√©gions √† haute latitude n’influencerait pas en soi le statut en vitamine D d’une population. Les √©leveurs de rennes Komis pr√©sentent des valeurs √©lev√©es de 25OHD, alors que les N√©n√®tses, quel que soit leur lieu de r√©sidence et leur activit√©, ont des taux comparables √† ceux d’autres groupes ethniques vivant plus au sud, √† des latitudes plus basses. Les auteurs avancent l’hypoth√®se, m√™me si les conditions de l’√©tude ne permettent pas de l’affirmer avec certitude [4], que le facteur d√©terminant pour le statut en vitamine D serait le niveau de lumi√®re naturelle : pour tous les groupes √©tudi√©s, plus longue √©tait la dur√©e d’ensoleillement, plus grande √©tait la concentration en 25OHD.
Enfin, pour ce qui est de la relation entre mode de vie, r√©gime alimentaire et statut en vitamine D, dans tous les cas les taux sanguins de 25OHD √©taient plus √©lev√©s chez les √©leveurs de rennes que chez les N√©n√®tses, ruraux comme urbains, et les Komis urbains. En d’autres termes, les autochtones semi-nomades du Nord de la Russie, plus proches du mode de vie traditionnel avaient en moyenne un meilleur statut en vitamine D que ceux vivant de fa√ßon s√©dentaire, dans les villes comme dans les villages.

Cette √©tude a eu ainsi deux r√©sultats principaux :

  • En premier lieu, elle permet d’affirmer que vivre dans des r√©gions √† hautes latitudes n’affecte pas en soi le statut en vitamine D. Tout laisse √† penser que ce serait plut√īt le temps d’exposition √† la lumi√®re naturelle qui serait le facteur d√©terminant.
  • En second lieu, il semble se confirmer que le r√©gime alimentaire traditionnel des peuples arctiques autochtones, compos√© en grande partie de gibier, de graisse de renne et de poisson, pr√©viendrait efficacement une carence en vitamine D.

Laurent Panes, Inist-CNRS

[1]Maladie de la croissance et de l’ossification caract√©ris√©e par une insuffisance de calcification des os et des cartilages.

[2]Décalcification osseuse induite par un défaut de minéralisation de la trame protéique du squelette.

[3]Fragilité excessive du squelette.

[4]Les groupes N√©n√®tses ont √©t√© examin√©s en hiver, alors que la dur√©e du jour est minimale, de 0 √† 3 heures, et les √©leveurs de rennes Komis l’ont √©t√© dans des conditions o√Ļ la dur√©e moyenne du jour √©tait de 8 heures et demie.

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