Stratégie de nidification chez les eiders à duvet du Haut-Arctique

Publié le 06.01.2017

Le partage de leurs sites de nidification avec une espèce plus agressive améliore-t-il le succès reproducteur des eiders ?

Au cours de l’évolution, les oiseaux ont développé des comportements visant à minimiser les risques de prédation des nids, comme l’évitement des prédateurs, les cris d’alarme, la défense agressive du nid ou la nidification commensale [1], c’est-à-dire en association avec une autre espèce. De telles relations commensales ont été très étudiées et sont souvent constatées entre espèces non agressives et agressives et communément chez les oiseaux. Dans ce type d’associations, une espèce passive compte sur le comportement défensif de son propre nid par une espèce « protectrice ». De nombreuses espèces font ainsi le choix de nicher auprès d’une espèce protectrice. Une telle stratégie d’association est logiquement amenée à persister si elle apporte un avantage à l’espèce bénéficiant de la protection. Pourtant, les observations montrent que ce comportement est facultatif. Il présente une flexibilité en fonction du type et du taux de prédation.

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Femelle d’eider à duvet et jeunes
Crédit photo : T. Müller
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

L’eider à duvet ou eider commun, Somateria mollissima, est un migrateur qui a un comportement de dissimulation et de diversion pour protéger son nid. Dans l’Arctique, la sous-espèce Somateria mollissima borealis, est connue pour nicher en colonies. Certaines espèces agressives comme les goélands de grande taille peuvent attaquer les nids des eiders nichant dans la même zone. On qualifie alors cette association de piège écologique puisque l’avantage a priori attendu peut se transformer en inconvénient majeur car le succès reproducteur est fortement compromis en cas d’attaque par l’espèce supposée protectrice. Ce n’est pas le cas dans la cohabitation avec les petits goélands ou les sternes arctiques (Sterna paradisaea), qui pourraient peut-être protéger les nids des eiders contre les prédateurs.

Jusqu’à présent, la reproduction des sternes arctiques a été peu étudiée et les recherches sur celle des eiders ont été menées dans des zones où les sternes étaient absentes mais il a été constaté que plusieurs espèces d’oiseaux marins nichant en association avec les sternes profitent de leur protection.

Des chercheurs canadiens ont étudié des colonies de sternes arctiques et d’eiders à duvet nichant ensemble, entre 2007 et 2014, sur l’île Nasaruvaalik, dans le Nunavut. Dans cette zone, on trouve aussi des populations d’eiders nichant sans association avec une autre espèce et loin des sternes. Cela a permis aux scientifiques de comparer les succès reproducteurs des deux types de colonies.

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Nid d’eider à duvet avec des oeufs
Crédit photo : Finn Rindahl
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

La comparaison des différents groupes ne met en évidence aucun avantage pour les eiders dû à la nidification conjointe avec les sternes. Il a même été observé un plus fort taux de prédation des nids des eiders, contrairement aux prévisions des scientifiques. Cet accroissement peut être dû à la visibilité importante des colonies par les prédateurs. Ceux-ci attirés par les allées et venues des sternes pourraient s’attaquer aux œufs des eiders, plus gros et plus nutritifs.

Une variabilité interannuelle de la prédation a également été observée, pouvant être due notamment à l’abondance accrue des prédateurs certaines années. La présence imprévisible des ours polaires et des renards arctiques peut expliquer des fluctuations dans le succès reproducteur des eiders. Ce genre de prédation est évidemment indépendant de la densité de la colonie d’oiseaux et du comportement défensif des sternes.

Les facteurs climatiques peuvent aussi faire chuter le taux de reproduction. En effet, le froid intense et le temps peu clément peuvent expliquer le grand nombre de couples ne s’étant pas reproduits ou dont les petits n’ont pas survécu.

Mise à part la prédation par les mammifères, les risques de destruction des œufs ou des oisillons semblent décroître quand la densité des nicheurs augmente, ce qui s’explique par l’effet dit de dilution du risque. Les résultats montrent en effet que la nidification dans une colonie nombreuse diminue le risque de destruction pour chaque nid.

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Sterne arctique
Crédit photo : Andreas Trepte
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

A défaut de mettre en évidence une association avantageuse pour les eiders, les chercheurs ont interprété cette cohabitation entre les deux espèces comme étant la conséquence probable d’une préférence pour un même habitat disponible et d’une augmentation de la population des eiders. En effet, sur l’île Nasaruvaalik, cette population s’est fortement accrue au cours de la dernière décennie. Ce phénomène a été observé chez d’autres populations arctiques de l’eider et est attribué à une diminution de la chasse en hiver à l’ouest du Groenland où hivernent un grand nombre de ces oiseaux. La grande densité de population des oiseaux nicheurs sur l’île est donc probablement due à un manque de place disponible pour nicher. Il n’en reste pas moins que cette forte densité apporte très probablement une protection contre la prédation par d’autres oiseaux.

Les eiders sont fidèles à leur site de nidification. Cette philopatrie [2] est accentuée par « l’information publique »* récoltée l’année précédente par l’oiseau en observant la performance de ses congénères concernant le succès de reproduction sur le site. Cette information peut avoir influencé le choix de cet habitat, expliquant pourquoi les eiders nichent sur le site des colonies de sternes, même en l’absence de celles-ci.

D’après les résultats de l’étude, la présence ou l’absence des sternes n’influençant pas le succès reproducteur des eiders, la forte densité des individus nichant en colonie est le seul facteur qui les protège de la prédation, grâce à l’effet de dilution.

* Pour en savoir plus sur la notion d’information publique chez les oiseaux, voir ci-dessous, les liens vers un extrait de cours d’écologie et deux articles cités dans la bibliographie de l’article.

Extrait du livre de cours : Ecologie comportementale, Dangin et al., 2005.

When to use public information for breeding habitat selection ? The role of environmental predictability and density dependence

Public information in selection of nesting colony by lesser kestrels : which cues are used and when are they obtained ?

Isabelle Gomez, INIST-CNRS

[1]Commensalisme : exploitation non parasitaire d’une espèce vivante par une autre espèce (dictionnaire encyclopédique de l’écologie de F. Ramade).

[2]Philopatrie : forte propension d’un individu à rester ou à revenir dans la région où il est né pour s’y reproduire (Wikipedia).

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