Un prédateur sous la banquise

Publié le 07.04.2008

Les scientifiques tentent d’en apprendre un peu plus sur le mode de vie du requin du Groenland, le plus grand poisson carnivore de l’océan Arctique, dont la baisse des effectifs est préoccupante pour l’avenir de l’espèce.

Le requin du Groenland est le seul de la famille des Squalidae à fréquenter les eaux glacées de l’Atlantique Nord au-delà du cercle polaire. C’est le deuxième plus grand requin carnivore, après le requin blanc, pouvant mesurer plus de sept mètres et peser plus d’une tonne.

Appelé skalugsuak par les Inuits, il porte plusieurs autres noms tels que : laimargue atlantique, requin de fond, requin des glaces, ou même requin dormeur tant il offre peu de résistance lors de sa capture. Cette impression de somnolence est d’ailleurs rappelée par son nom scientifique Somniosus microcephalus. Il existe une autre espèce de requin dormeur qui fréquente les eaux polaires et le nord de l’océan Pacifique - le requin dormeur du Pacifique Somniosus pacificus - dont la taille est beaucoup plus modeste, ne dépassant pas quatre mètres cinquante.

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Requin du Groenland - Somniosus microcephalus
Photo : JLplusAL - Certains droits réservés - Licence Creative Commons

Longtemps pêché dans l’Atlantique Nord et l’Arctique pour le commerce de l’huile extraite de son foie, riche en vitamine A et en squalène [1], ce grand prédateur est actuellement considéré comme espèce "quasi menacée" par l’International Union for Conservation of Nature (IUCN).

Bien que le requin des glaces ne représente plus aujourd’hui un intérêt commercial important (voir encadré), des mesures de protection ont néanmoins été prises, limitant sa capture. Encore autorisée, mais très règlementée dans quelques pays de l’Arctique, sa pêche est interdite dans d’autres comme au Canada. Avant 1960, les pêcheurs d’Islande et du Groenland en capturaient jusqu’à 50 000 par an.

Malgré ces pêches industrielles passées, le requin du Groenland reste mal connu. Quels sont ses effectifs ? Où vit-il ? A quel rythme se reproduit-il ? Le nombre de captures n’est-il pas encore trop élevé pour mettre en péril l’avenir de cette espèce ? Pour toutes ces questions, des scientifiques s’intéressent à ce requin.

Au Canada, le Groupement d’étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland (GEERG) les étudie dans leur environnement naturel. Des spécimens fréquentent les eaux de l’estuaire du Saint Laurent et du fjord Saguenay au Québec. En 2007, une étude menée sur 49 spécimens et portant sur la répartition, l’alimentation et la reproduction de ces requins a été publiée dans la revue Journal of Fish Biology.

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Répartition du requin du Groenland
Wikimedia Commons licence GNU

Le requin des glaces, n’appréciant que les eaux comprises entre -0,6 °C et 12 °C, vit à de grandes profondeurs. Il remonte à la surface en hiver lorsque les eaux se refroidissent. On le rencontre dans des eaux de plus en plus proches de la surface lorsque l’on remonte vers le Nord où les eaux polaires sont plus froides. Sa répartition verticale ne varie pas seulement en fonction de la température des eaux mais aussi selon la taille des individus. Les requins de plus de quatre mètres ont été pêchés entre 1 000 et 1 300 mètres de profondeur, alors que la majorité des spécimens de moins de trois mètres ont été capturés entre 100 et 1 000 mètres (le record de profondeur pour ce requin serait de 2 200 mètres).

Il se nourrit de tout, y compris d’animaux morts. Les chercheurs ont en effet retrouvé dans son estomac des restes de céphalopodes (calmars et pieuvres), coquillages, crustacés, poissons, phoques et autres grands mammifères marins, et même des détritus d’origine humaine (sacs plastiques, lignes et filets de pêche). Cependant, les spécialistes n’expliquent pas comment ce requin, vivant dans l’obscurité et presque aveugle, arrive à attraper des proies aussi rapides que les mammifères marins, preuve qu’il n’est pas si lent. En revanche, sa dangerosité pour l’homme n’est pas démontrée et les cas d’attaque sont très rares ; l’explication vient sans doute du fait de son habitat en eau profonde ou si froide qu’il ne peut y rencontrer ni nageur ni plongeur.

L’analyse de leurs organes génitaux a permis de constater que les femelles sont matures à partir de 4,5 mètres et les mâles à partir de 3 mètres. Toutefois, l’âge adulte de ces requins est inconnu.

Les scientifiques disposent des résultats d’une seule étude de marquage à propos de sa vitesse de croissance. Un requin capturé en 1936 puis re-capturé en 1952 ne se serait allongé que de 6 centimètres en 16 ans, ce qui indiquerait une croissance de 0,5 à un centimètre par an. Certains spécialistes supposent que les spécimens de plus de 7 mètres pourraient vivre plus de deux cents ans, et être ainsi les vertébrés ayant la plus longue espérance de vie !

Au vu de ces données, peut-on penser que le temps de renouvellement de l’espèce, estimé à 14 ans, est suffisant pour permettre aux naissances de compenser les prélèvements par la pêche ? De nombreuses questions demeurent sans réponse, et rien n’existe sur l’estimation de la population. L’autopsie d’un requin péché en janvier 2006 dans le fjord Saguenay au Québec a montré qu’il était contaminé par différents produits industriels toxiques dont le mercure [2]. De surcroît, la pollution pourrait donc aussi représenter une menace pour ce grand prédateur carnivore.

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Requin du Groenland - Somniosus microcephalus
Wikimedia Commons
La chair du requin des glaces n’est comestible qu’après une préparation fastidieuse. Elle contient un composé neurotoxique, ainsi qu’une forte teneur en urée, nécessitant lavage et séchage avant consommation. Lors des pêches, seuls le foie et l’huile sont conservés.

Les chiens qui mangent de la chair crue donnent l’impression d’être ivres et les Inuits disent d’une personne sous l’emprise de l’alcool qu’il a la "maladie du requin". Ils utilisent sa peau de la même façon que le cuir, et ses dents très tranchantes pour en faire des couteaux à cheveux.

Alain Zasadzinski, INIST-CNRS

[1]Squalène : nom dérivé de "squale", désignant une substance présente en grande quantité dans l’huile de foie des requins de grande profondeur, en raison de ses propriétés de séquestration de l’oxygène.
Le squalène confère à cette huile des propriétés bienfaitrices, en particuliers anticancéreuses et anticholestérol. Ce lipide aux propriétés réparatrices est un précurseur de l’hormone anti-vieillissement : la DHEA (déhydroépiandostérone) et excerce son action en ralentissant le veillissement des cellules et en accélérant leur régénération.

[2]Voir l’article en ligne sur le site de Radio-Canada.

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