Un supervolcan a été décelé sur le fond de l’océan Arctique et serait à l’origine d’une méga-éruption durant le Quaternaire - Impact potentiel sur le plan environnemental et notamment paléoclimatique

Publié le 26.09.2017

Une caldeira géante a été mise en évidence au niveau du segment oriental de la dorsale de Gakkel qui parcourt le fond de l’océan Arctique au sein du bassin eurasien. Il s’agit de l’unique exemple connu de supervolcan localisé sur la zone de rift d’une dorsale médio-océanique. L’éruption catastrophique ayant accompagné sa formation serait intervenue aux environs de - 1,1 million d’années (milieu du Quaternaire) d’après les calculs reposant sur les vitesses d’expansion de la dorsale, ainsi que la découverte de matériel volcanique identifié dans des carottes de sédiments prélevées sur les fonds marins jusqu’à une distance d’un millier de kilomètres de la caldeira en question.

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Carte bathymétrique des fonds marins de l’Arctique
Bathymétrie (indiquée en mètres) et dénomination des bassins, dorsales et plateformes. Les profondeurs les plus importantes concernent le bassin eurasien et peuvent dépasser 5 000 m au niveau de la dorsale océanique de Gakkel.
Source : d’après le fonds cartographique de l’IBCAO (International Bathymetric Chart of the Arctic Ocean]

Une caldeira [1] sous-marine particulièrement imposante a été reconnue pour la première fois en 1999 sur le fond de l’océan Arctique, au moment de la parution de la carte bathymétrique internationale lui faisant référence (IBCAO [2]). Implantée sur la dorsale océanique de Gakkel [3] dont elle englobe le rift médian [4], ses coordonnées en son centre sont approximativement de 81 ° de latitude nord pour 120 ° de longitude, apparaissant dans une zone où la topographie de la dorsale s’aplatit progressivement en direction de la plateforme de la mer de Laptev. Cette immense caldeira est orientée selon l’axe de la dorsale et présente une longueur d’environ 80 km, pour une largeur de 40 km et une profondeur atteignant 1 200 m. De nombreux pics et crêtes, d’une altitude de 500 à 1 000 m (à partir du fond marin), s’observent en périphérie. Selon ses dimensions, il a été estimé que le volume de matériaux volcaniques éjectés lors de l’éruption a dû représenter de l’ordre de 3 000 km3, soit l’équivalent du volume produit par d’autres supervolcans du Quaternaire parmi les plus puissants que l’on connaisse (voir l’encadré ci-dessous) mais présents cette fois-ci en milieu continental et non plus océanique, tels Yellowstone dans le Wyoming ou Toba en Indonésie.

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Principales entités (plateformes continentales, dorsales et bassins océaniques) de l’océan glacial Arctique
La position de la caldeira de Gakkel est indiquée par la flèche en rouge.
Crédits : Mikenorton (Wikimedia Commons)
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Indépendamment des données bathymétriques qui de prime abord ont permis de détecter la présence de cette caldeira, d’autres investigations, sur le plan géophysique, furent mises en oeuvre durant une croisière scientifique ultérieure, en l’occurrence des levés sismiques (en sismique réflexion multicanal) et acoustiques (échosondage multifaisceaux), afin de tenter d’en préciser la morphologie et les dimensions [5]. Ces données ont ainsi aidé à visualiser certains traits des versants de la caldeira et tendent à démontrer la contemporanéité entre l’apparition de cette dernière et le fonctionnement de la zone de rift qui était tectoniquement active à cette époque (limite de plaques en divergence) et qui actuellement présente une largeur d’environ 10 km pour une profondeur atteignant 500 m, sa trace étant repérable sur le plancher de la caldeira à 4 800 m sous la surface de l’océan. En parallèle ont été pratiquées des études pétrographiques et paléomagnétiques sur des sédiments prélevés lors de carottages au voisinage de la dorsale de Mendeleïev, située dans le bassin amérasien à bonne distance de la caldeira, prélèvements effectués sur les fonds marins jusqu’à un millier de kilomètres de cette dernière. Ces analyses ont notamment permis de démontrer l’origine volcanique de certains des constituants minéraux présents dans ces niveaux volcano-sédimentaires, d’en déduire qu’ils sont le reflet d’une activité magmatique explosive et de les dater précisément en les reliant à l’éruption de ce supervolcan au cours du Quaternaire [6].

On retiendra que l’originalité de cette découverte provient du fait que cette méga-caldeira de la dorsale de Gakkel représente à ce jour le seul exemple connu de supervolcan recoupant la zone en expansion d’une dorsale médio-océanique. L’intégralité des supervolcans autres ayant été décrits jusqu’ici de par le monde sont systématiquement situés à l’aplomb de zones de subduction (marges continentales actives ou arcs insulaires) ou à proximité immédiate de telles zones, dans un contexte géodynamique qui apparaît ainsi en compression (limite de plaques convergentes) et non plus en extension, où sont de surcroît réunies des conditions favorables à la genèse de chambres magmatiques géantes au sein de la croûte terrestre, couplées à un volcanisme explosif.

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Profils transversaux de la caldeira de Gakkel d’après les levés acoustiques (a) et sismiques (c) réalisés en 2014 lors de l’expédition scientifique MAGE (Marine Arctic Geological Expedition)
Les échelles en abscisse et en ordonnée dénotent respectivement une largeur atteignant une quarantaine de kilomètres pour une profondeur dépassant le millier de mètres.
Illustration issue de l’article original, par Piskarev A. & Elkina D. (2017)

La phase d’éruption principale à l’origine de la création de la caldeira observée ici serait survenue durant le Quaternaire moyen, aux environs de - 1,1 million d’années (Pléistocène inférieur), ce dont témoigne l’âge calculé à partir des vitesses d’expansion du fond océanique de part et d’autre de la dorsale, ainsi que l’âge déduit des mesures de paléomagnétisme sur les sédiments contenant du matériel volcanique (niveaux de tuffites [7], d’origine volcano-sédimentaire). Cet épisode explosif est en mesure de constituer un élément déterminant dans la compréhension de la localisation du rift médian de la dorsale de Gakkel qui en réalité, dans cette partie tout à fait orientale du bassin eurasien, n’est pas en position axiale mais apparaît sur le versant sud-ouest de la dorsale, traduisant un déplacement récent que les auteurs sont tentés de mettre en relation avec l’éruption et la mise en place de la caldeira. Cette dernière est en fait située non loin de l’extrémité de la dorsale, zone où le rift se transforme en un simple graben [8] de quelques centaines de mètres de profondeur à l’approche du talus de la plateforme de Laptev. Les failles délimitant les parois de ce graben sont détectables en profondeur où elles recoupent les séquences sédimentaires et atteignent des niveaux qui dateraient du Crétacé (Mésozoïque supérieur). L’existence d’une zone de suture recoupant le plancher océanique, d’âge mésozoïque à cénozoïque, avait préalablement été suggérée à propos de cette région orientale du bassin eurasien, sans que les données géologiques et géophysiques n’aient cependant été suffisantes (elles ne le sont guère plus actuellement) de façon à identifier la nature exacte de cette structure, la caldeira de Gakkel n’en constituant pas moins un élément singulier tout autant qu’exceptionnel.

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Le navire de recherche soviétique Akademik Fedorov
Crédits : Jannej (Wikimedia Commons)
Domaine public

D’autres structures volcaniques d’importance ont antérieurement été mises en évidence au niveau du bassin eurasien et plus particulièrement de la dorsale de Gakkel, notamment en 2001 lors de l’expédition AMORE (Arctic Mid-Ocean Ridge Expedition). Ainsi, la méga-éruption envisagée aujourd’hui n’est probablement pas l’unique éruption de grande ampleur ayant pris place à l’intérieur du bassin arctique au cours du Cénozoïque supérieur, comme en témoigne la présence d’autres niveaux de tuffites, plus anciens ou plus jeunes (datant du Pliocène ou du Pléistocène), au sein des carottes de sédiments analysées au cours de cette étude. Dans la mesure où la dorsale de Gakkel serait d’un type particulier en ce sens qu’elle est qualifiée de dorsale ultralente, dont la zone de rift est aujourd’hui "amagmatique" (bien que sismogénique, elle ne serait plus actuellement le lieu d’un magmatisme actif permettant une accrétion de croûte océanique nouvelle), elle induirait directement l’exposition de péridotites du manteau supérieur sur le fond marin plutôt que la mise en place de gabbros et de basaltes constitutifs, respectivement, des horizons inférieur et supérieur de la croûte océanique. Il convient ainsi de considérer cette dorsale comme représentant une limite de plaque particulière en comparaison d’une ride médio-océanique classique, siège d’une activité magmatique conduisant à une expansion du plancher océanique. Les auteurs envisagent que la caldeira identifiée ici pourrait correspondre à une nouvelle forme de volcanisme, du moins celui-ci interviendrait-il dans un contexte géodynamique spécifique, en lien avec un tel modèle de limite de plaque atypique (dorsale ultra-lente entraînant un affleurement du manteau). En tout état de cause, elle représente l’éruption du Quaternaire la plus puissante ayant à jamais laissé des traces plus que significatives, sinon spectaculaires, dans la topographie et la sédimentation des fonds marins de l’Arctique.

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Le lac Toba sur l’île de Sumatra, soulignant les contours de la caldeira éponyme qui, bien que plus allongée, présente une superficie (100 km x 30 km) très comparable à celle de la caldeira de Gakkel (80 km x 40 km)
Image spatiale en fausses couleurs issue du programme Landsat
Source : NASA (Wikimedia Commons)
Certains droits réservés : Politique de Copyright de la NASA

Compte tenu du volume, jugé considérable, de matériaux volcaniques ayant été éjectés au moment de l’éruption, on peut suspecter que ceux-ci aient impacté tant l’hydrosphère que l’atmosphère (par le biais de gaz magmatiques et pas seulement de laves et de cendres). La survenue de certains changements climatiques au cours du Quaternaire et plus précisément du Pléistocène, du moins de phases de changement relativement ponctuelles, pourrait ainsi trouver ici une explication si l’on considère qu’ils sont liés à de tels évènements volcaniques catastrophiques, qui de surcroît auront été susceptibles d’affecter les êtres vivants, dont nos ancêtres hominiens. Parmi de tels cataclysmes, l’explosion du supervolcan de Toba, sur l’île de Sumatra, aux environs de - 75 000 ans avant le présent (Pléistocène supérieur), pourrait avoir engendré ce type de perturbation du climat dans la mesure où il a récemment été démontré qu’elle a dû s’accompagner d’un impact écologique important. De tels bouleversements furent heureusement passagers, le temps notamment que les cendres ne retombent et que les gaz ne se dissipent. Il en va tout différemment du changement planétaire actuel (un réchauffement et non plus un refroidissement) qui devrait aller en s’intensifiant, avec les conséquences que l’on sait, si nous ne nous décidons à diminuer au plus vite et de manière drastique nos propres émissions d’aérosols et de gaz à effet de serre !...

Supervolcan

Un supervolcan est un volcan provoquant des éruptions qui sont parmi les plus puissantes connues sur Terre, dont l’intensité est suffisante pour entraîner des dommages considérables à l’échelle d’un continent, voire des effets cataclysmiques à l’échelle de la planète entière sur le plan du climat et de la biosphère. En l’occurrence, de telles éruptions sont susceptibles d’abaisser la température planétaire durant des années du fait d’un obscurcissement dû aux émissions de cendres et de gaz (hiver volcanique) qui peuvent atteindre les hautes couches de l’atmosphère. Bien qu’aucune définition ne fasse aujourd’hui réellement consensus, certains scientifiques utilisent ce concept pour décrire des explosions exceptionnellement violentes et volumineuses. En particulier, l’U.S. Geological Survey (USGS) l’applique à toute éruption rejetant plus de 1 000 km3 de cendres volcaniques en une seule explosion, soit cinquante fois plus que l’éruption de 1883 du Krakatoa, en Indonésie, dont le volume n’était ainsi "que" de 20 km3 mais qui fut néanmoins à l’origine de la disparition de plus de 36 000 personnes. La chambre magmatique d’un supervolcan apparaît beaucoup plus grande et plus chaude que celle d’un volcan classique et entraîne la fusion partielle des roches environnantes, dites encaissantes, dans des proportions importantes. Les éruptions à fort potentiel d’explosivité sont qualifiées de mégacolossales ou d’apocalyptiques lorsqu’elles provoquent l’expulsion d’au moins 1 000 km3 de magma, notamment sous forme de matériaux pyroclastiques, sachant que de telles explosions sont susceptibles de détruire toute vie dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres et que des régions entières pourront être recouvertes sous des mètres de cendres (en comparaison, la catastrophe de 1980 du Mont Saint Helens, dans l’Etat de Washington aux Etats-Unis, s’était manifestée par le rejet d’un volume de magma sous forme de laves et de cendres de l’ordre de 2 km3 seulement).

Une telle éruption massive crée une caldeira généralement circulaire qui provient d’un effondrement à l’emplacement de l’éruption, venant combler l’espace libéré par la vidange de la chambre magmatique sous-jacente, cette caldeira pouvant subsister des millions d’années après disparition de toute activité volcanique. On compte aujourd’hui à travers le monde pas moins d’une dizaine d’évènements de cette importance (entre 1 000 et 3 000 km3 de matériaux éjectés) qui se seraient produits depuis le début du Quaternaire (- 2,6 millions d’années avant le présent), c’est à dire relativement récemment, s’agissant notamment de l’éruption à l’origine de la célèbre caldeira de Yellowstone, dans l’Etat du Wyoming. D’autres, plus anciens, montrent des volumes d’éjectas qui peuvent être plus considérables encore, atteignant 5 000 km3 pour la caldeira La Garita, dans l’Etat du Colorado, constituant l’une des éruptions les plus massives connues à ce jour.

A côté de ces éruptions, certes gigantesques, existent d’immenses provinces volcaniques constituées par des épanchements basaltiques considérables que sont en particulier les trapps (basaltes de plateaux), conséquences d’éruptions fissurales tout à fait colossales mais qui cette fois sont beaucoup plus étalées dans le temps dans la mesure où elles interviennent généralement sur des périodes de plusieurs centaines de milliers d’années, voire de plusieurs millions d’années. Elles produisent d’énormes quantités de laves, susceptibles de recouvrir des portions entières de certains continents ou en partie le fond de certains océans, sous des épaisseurs pouvant atteindre plusieurs kilomètres. Il s’agit notamment des trapps du Deccan, en Inde, qui datent du Crétacé supérieur, ou de ceux de Sibérie, datant du Permien supérieur. Ces derniers couvrent en Russie l’essentiel de la Sibérie occidentale ainsi que le plateau de Sibérie centrale sur une superficie totale atteignant 2 millions de km2. De tels épanchements et les volumes considérables de cendres et de gaz volcaniques qui les accompagnèrent sont fortement suspectés d’être responsables, au moins partiellement, de grandes extinctions de masse qui d’un point de vue chronologique leur seraient contemporaines, du moins en première approximation, s’agissant tant de l’extinction massive de la limite Crétacé-Tertiaire durant laquelle disparurent les dinosaures (synchrone de la mise en place des trapps du Deccan), que de l’extinction extrêmement sévère de la limite Permien-Trias (synchrone de l’épanchement des trapps de Sibérie), qui en l’occurrence constitue l’extinction de masse la plus imposante ayant affecté la biosphère au cours de l’histoire de la Terre, ayant entraîné la disparition de l’ordre de 95 pour cent des espèces marines présentes à cette époque dans les océans, ainsi qu’environ 70 pour cent des espèces vivant sur les continents (voir sur notre site l’article intitulé : "Le volcanisme de l’archipel de Nouvelle-Sibérie et ses implications concernant l’histoire tectonique de l’Arctique", ainsi que l’article intitulé : "Le volcanisme permien en Sibérie et ses conséquences sur l’environnement planétaire")

Gilles Banzet, INIST-CNRS

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