Une population d’ongulés sauvages du Haut Arctique peut-elle s’habituer à une présence humaine rapprochée ?

Publié le 17.12.2015

Des rennes sauvages du Svalbard, vivant loin des humains et n’ayant jamais été soumis à la prédation ou à la chasse, s’adaptent rapidement à la présence de l’homme

L’effet du dérangement par les humains sur le comportement et les performances des animaux sauvages et l’échelle spatiotemporelle à laquelle il se produit sont des sujets centraux dans le domaine de la conservation et de la gestion de la vie sauvage.

De nombreuses espèces d’animaux sauvages sont soumises à la prédation et à la chasse et perçoivent la présence humaine comme un risque de prédation, même si celui-ci n’est pas réel. Chez les grands herbivores, de nombreuses études ont montré l’impact négatif des infrastructures humaines sur le comportement, se traduisant, par exemple, par l’évitement des routes et des pipe-lines. D’autre part, les réactions de fuite varient souvent en fonction du niveau de l’activité humaine.

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Ny-Ålesund
Crédit photo : Harvey Barrison
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Au Svalbard, archipel du Haut Arctique où le tourisme a triplé durant les 20 dernières années, la sous-espèce endémique de rennes sauvages (Rangifer tarandus platyrhynchus) a évolué en l’absence de prédation et de chasse. Cette situation particulière permet d’étudier le comportement des animaux hors de l’influence de ces deux facteurs.

L’étude s’est déroulée pendant une période de deux ans, sur la côte ouest de l’île du Spitzberg, à Ny-Ålesund (Nouvelle Alesund), petite agglomération où une société minière s’était installée au début du vingtième siècle, et qui, après la fermeture des mines, a été remplacée progressivement par une station de recherches scientifiques. La commune comprend 35 habitants permanents et compte jusqu’à 180 résidents en été, dont beaucoup de scientifiques. Les activités humaines sont donc généralement confinées à la petite ville et à ses abords et il en découle une baisse graduelle du niveau de perturbation des ongulés sauvages par les hommes au fur et à mesure qu’on s’en éloigne.

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Femelle de Rangifer tarandus platyrhynchus (renne du Spitzberg) et son petit
Crédit photo : Allan Hopkins
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Les chercheurs ont travaillé sur des groupes de femelles portant des colliers avec émetteurs radio. Ils les localisaient grâce aux émetteurs, les repéraient visuellement puis s’en approchaient en marchant lentement afin d’être le plus près possible des animaux avant de provoquer leur fuite. Ils opéraient toujours en étant visibles et avec le vent de dos afin que les animaux puissent, à la fois, les voir et sentir leur odeur.

Les chercheurs ont constaté que la population des rennes est inhabituellement peu farouche pour une espèce de grand herbivore. Ainsi, pendant l’été, il n’est pas rare pour un observateur immobile de voir un renne s’approcher à quelques mètres. Cette confiance se traduit aussi par un comportement plus souvent solitaire, le regroupement étant un comportement anti-prédateur. On observe aussi l’absence de déplacements sur de longues distances qui sont pourtant typiques chez les rennes et font partie de la stratégie anti-prédatrice. De plus, des comparaisons entre populations ont montré que celles qui sont éloignées des installations humaines ont une distance minimale de fuite plus grande que celles qui en sont proches.

Ces observations ont amené les chercheurs à conclure que les animaux qui vivent des interactions non létales avec des humains tendent à s’habituer à eux et même à les ignorer, réduisant ainsi la distance de fuite.

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Faon de renne du Spitzberg
Crédit photo : Allan Hopkins
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

La diminution de cette distance, au cours de l’été, indique de plus que l’habituation peut se mettre en place sur une échelle spatiotemporelle réduite, grâce à des mécanismes d’apprentissage individuel, se comptant apparemment en semaines ou en jours.

Deux autres facteurs conditionnent la distance de fuite, à savoir le relief du terrain et le statut reproducteur :

  • les animaux fuient plus loin sur un terrain accidenté, suggérant qu’ils se sentent plus en sécurité quand le terrain est plat, ce qui leur procure une visibilité plus lointaine ;
  • Les femelles avec petit(s) ont une distance de fuite plus grande que celles qui n’en ont pas, ce qui correspond au comportement anti-prédateur face au risque, même minime, de prédation du jeune par un renard polaire (événement observé une seule fois par les chercheurs).

Si ces observations effectuées sur une sous-espèce reflètent des traits et des mécanismes propres au genre Rangifer en général, l’habituation à la présence humaine pourra aider les populations sauvages de rennes et de caribous à mieux supporter les modifications du paysage et les perturbations dues au tourisme et aux infrastructures.

Isabelle Gomez, INIST-CNRS

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