Une synthèse des études sur la prévention des suicides chez les autochtones des régions arctiques

Publié le 12.06.2015

Le suicide dans les régions circumpolaires arctiques est aujourd’hui plus que jamais un problème majeur de santé publique, nécessitant d’être abordé en fonction du contexte historique et socioéconomique des populations indigènes.

On s’accorde à reconnaître que des affections endémiques dans ces régions, parmi lesquelles, entre autres, le suicide, la maladie mentale ou l’abus de substances, sont pour une grande part symptomatiques d’une longue histoire de colonialisme, dont les communautés locales n’ont commencé à émerger que récemment.
Plus que tout autre groupe d’âge, les jeunes autochtones sont particulièrement concernés par ces problématiques.

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Jeune Nunivak en 1928
Crédit photo : Edward Sheriff Curtis
Source : Wikimedia Commons
Domaine public

Pour aborder cette question, la volonté d’adopter un cadre basé sur les forces [1] a mis au premier plan le souci de promouvoir bien-être et résilience comme facteurs de protection face à des mécanismes systémiques et politiques ayant contribué à maintenir les populations indigènes dans une condition précaire : ségrégation, isolement, déplacements forcés, pensionnats autochtones (ou écoles résidentielles), systèmes de santé et de gouvernance étrangers à la vision du monde locale...
Mais des variations notables existent entre des peuples et cultures ayant des systèmes de croyances, langues et expériences historiques différentes, dans des zones aussi diverses que le Canada arctique, le Groenland, l’Alaska, la Russie ou la Scandinavie.
C’est pourquoi un cadre comparatif est souhaitable afin d’élaborer, conduire et interpréter des interventions riches de leçons pour l’avenir.

Dans un examen de la portée [2] de la littérature consacrée à la prévention du suicide dans les communautés autochtones vivant autour du pôle Nord, des auteurs scandinaves et canadiens font le bilan de la réflexion et des actions entreprises, et prennent la mesure du chemin qui reste à parcourir.

L’analyse des différentes études retenues a ainsi permis de formuler plusieurs types de recommandations, gages de succès des interventions :

  • s’adapter aux besoins de la communauté étudiée, en prenant en compte ses traditions culturelles, ses valeurs, et en favorisant l’implication de représentants autochtones tout au long du processus ;
  • intégrer les technologies numériques ;
  • reconnaître le rôle salutaire de la parole lors d’entretiens où sont abordés les thèmes du suicide, des problèmes relationnels, de la détresse, de l’ennui, de l’isolement ;
  • mener des actions systématiques de dépistage d’idées dépressives et du risque suicidaire ;
  • prendre en compte le sexe des personnes dans l’élaboration des interventions, les hommes s’y révélant en général plus réfractaires ;
  • établir des partenariats étroits entre leaders communautaires, décideurs politiques et fournisseurs de soins de santé, afin de développer des interventions basées sur des éléments probants, spécifiques à la culture locale, de même qu’entre chercheurs et communautés autochtones ;
  • favoriser le contrôle par la communauté des actions de prévention du suicide ;
  • parvenir à une meilleure intégration des cadres de la connaissance traditionnelle et occidentale ;
  • développer une évaluation continue du processus de ces interventions et de leur efficacité, afin d’orienter les initiatives à venir.

Néanmoins, sur le plan méthodologique, les études restent peu nombreuses et sont en majorité nord-américaines. Notamment, une réflexion plus poussée sur les critères d’évaluation de l’efficacité d’une intervention en matière de prévention du suicide paraît nécessaire.
Les auteurs de cette synthèse recommandent ainsi que l’évaluation soit plus appropriée au contexte culturel spécifique de la communauté étudiée, prenant en compte les visions du monde et conceptions autochtones, ainsi que l’adoption d’une démarche de développement des capacités communautaires [3] autour de cette question.

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]Type d’approche propre à la Psychologie positive, "étude des processus menant au fonctionnement optimal des individus, groupes et organisations" (Gable & Haidt, tel que cité par Dubreuil, Forest, Girouard & Crevier-Braud, 2011), une force s’y définissant comme "l’aptitude à fournir régulièrement une performance quasi parfaite dans une tâche." (Rath 2007, cité dans Dubreuil et al, 2012)

[2] Un examen de la portée (scoping review) a pour but d’analyser rapidement les concepts clés à la base d’un domaine de recherche ainsi que les principales sources et les types de résultats disponibles.

[3] Le développement des capacités communautaires (Community capacity building) est une approche du développement centrée sur le renforcement des aptitudes et compétences des personnes et des communautés dans des sociétés en développement, afin de leur permettre de surmonter les causes de leur exclusion et de leur souffrance.

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