Quelle « reconquête » de l’Arctique russe ? Une stratégie de puissance dans une périphérie en déclin

Publié le 22.06.2021 - Article d'Arnaud Muller du 25/04/2021 sur Diploweb

En Russie comme ailleurs, le discours de la puissance se heurte aux réalités de l’espace et de la société. Ainsi, les stratégies de développement de l’Arctique par l’Etat russe investissent inégalement le territoire, en se concentrant sur les ports de la Route maritime du Nord et en marginalisant les villes monofonctionnelles frappées de la « malédiction des ressources ». La dépendance générale aux structures mentales soviétiques reste visible dans la répétition des arguments du pouvoir et dans les politiques de recolonisation de ces périphéries exploitées, qui incarnent cette « puissance pauvre » où se côtoient des mégaprojets innovants et des villes monofonctionnelles désertées, dans lesquelles les « mégaprojets » de diversification économique comme les stations de ski tiennent du même déterminisme technologique édicté à l’échelle du Kremlin qui néglige les particularités locales

La « reconquête » ou la « recolonisation » de l’Arctique par l’Etat russe, terme élaboré par des chercheurs Occidentaux, est un ensemble de discours et de stratégies de réinvestissement de ce territoire par le pouvoir central après une période d’abandon et de déclin. Ces stratégies émergent en 2008 pendant la « redécouverte de l’Arctique », véritable tournant de la politique de l’État russe dans ses périphéries, qui repose sur des mégaprojets innovants. Ce « retour du Léviathan » en Arctique s’accompagne d’une réactualisation des attributs de la puissance soviétique et de ses modes d’expression, par l’héroïsation des explorateurs et la mythification des ressources et la revitalisation des ports de la Route maritime du Nord. Ces stratégies sont formulées dans des discours programmatiques par le chef de l’État, Vladimir Poutine. Les inégalités territoriales, révélées par l’indice de Gini mis en carte, indiquent toutefois que la tendance de déclin n’est inversée qu’à la marge par les politiques de développement et qu’une « malédiction des ressources » empêche ces territoires de connaître les retombées économiques des richesses qu’ils produisent. Ce déclin profond est visible dans les villes monofonctionnelles qui étaient au cœur de la production de la richesse à l’ère soviétique et dans lesquels le pouvoir actuel investit pour empêcher la crise sociale de se transformer en crise politique, mais pas dans la reconversion de leur économie.

Le résultat de ce développement territorial est paradoxal : en cherchant à inverser la tendance de déclin démographique et économique qui a commencé avec l’effondrement de l’URSS (décembre 1991), ces politiques ont renforcé le statut de périphérie exploitée des territoires extractifs de l’Arctique russe, pourtant centraux dans l’économie nationale.

La reconquête de l’Arctique est accompagnée d’un ensemble de discours qui transforment les représentations en programmes de développement, modelant le paysage via des mégaprojets comme la Route maritime du Nord. Cette politique de développement a cependant pour effet de renforcer le statut de périphérie exploitée des régions arctiques, à qui les richesses qu’elles produisent échappent, aggravant le déclin visible depuis 1991. Dans les villes monofonctionnelles, la fermeture des usines menace leur raison d’être et les force à la reconversion...

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