Repenser l’agenda du développement durable de l’Arctique à travers les Objectifs de développement durable de l’ONU

Publié le 18.06.2021

Le programme des Nations Unies pour 2030 établit des priorités qui concernent l’Arctique dont l’environnement et les systèmes sociaux évoluent rapidement. L’application des Objectifs de développement durable en Arctique ne peut être accomplie qu’à travers un dialogue ouvert et pluraliste entre les acteurs globaux et ceux de l’Arctique, avec l’engagement, le partenariat équitable et la gouvernance des peuples autochtones de l’Arctique.



Développement durable en Arctique

Le développement durable en Arctique est un objectif, un processus et un aboutissement désiré par quatre millions de résidents de l’Arctique, incluant les diverses communautés indigènes. Ces peuples autochtones ont vécu et migré dans l’Arctique pendant des siècles en développant des technologies durables uniques qui reposent sur la vie sur le permafrost, la glace, la neige et dans un climat très froid. Bien qu’ils représentent environ 10% de la population de la région, ils ont été pendant des milliers d’années et demeurent encore les gardiens actifs de ce vaste territoire et de ses ressources naturelles.
Le développement durable dans le contexte de l’Arctique, peut être défini comme un développement améliorant la santé, le bien-être et la sécurité des communautés et résidents de l’Arctique, tout en protégeant les structures, les fonctions et les ressources des écosystèmes. Il devrait être compris comme un concept polycentrique et décolonisateur ayant pour but de redonner le pouvoir aux communautés indigènes et locales afin de définir leurs propres destinées face aux grands défis du changement climatique et de la mondialisation.

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Inuits du Nunavut - Canada
Crédit photo : Ansgar Walk
Certains droits réservés - Licence Creative Commons



Prendre en compte les compréhensions indigènes de la durabilité

Un moyen important pour promouvoir la pensée décolonisatrice dans le concept de développement durable est l’introduction de la conception indigène de la durabilité. Cette vision est très différente de celle des pays occidentaux par le fait qu’elle repose sur la contextualisation et les relations plutôt que sur l’universalité normative ou la séparation analytique des humains vis-à-vis de l’environnement.
Une interprétation contextualisée, nuancée et basée sur l’expérience multigénérationnelle, des relations saines au sein des systèmes homme-nature holistiques et inter-reliés apportent des solutions soutenables différentes, localisées, territorialisées, spirituellement puissantes tout en étant bien intégrées et orientées vers l’action et qui ont prouvé leur efficacité depuis des millénaires.
Les relations entre humains, non-humains et la nature occupent une place centrale dans la conception de la durabilité par les peuples autochtones et elles sont déterminées par les paysages environnants tels que la glace et les eaux froides. Ces relations incluent l’obligation de sauvegarder le territoire à travers les pratiques spirituelles et physiques quotidiennes et des interactions qui ont été testées depuis longtemps. Elles déterminent la responsabilité, l’éthique, les lois coutumières et la propriété.
Ces valeurs, enchâssées dans les cultures et les langues indigènes, apportent des enseignements illimités et des pratiques et technologies durables pouvant être transmis entre générations. Le partage, la réciprocité et la coopération sont des pratiques essentielles assurant l’équité et l’égalité dans l’accès aux ressources, lesquelles sont des instruments de la durabilité en Arctique.
Par conséquent, le développement durable, guidé par les peuples natifs, pourrait intégrer des éléments tels que la gouvernance autochtone, des moyens d’existence résilients, l’équité dans la gestion des ressources partagées, les droits des indigènes, des systèmes de connaissance durables et le souci des générations futures.

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Famille de Nenets, peuple autochtone samoyède de Russie
Crédit photo : Robert Weemeyer
Certains droits réservés : Licence Creative Commons



Autochtoniser l’agenda 2030 des Nations Unies pour l’Arctique

La mise en place des Objectifs de Développement Durable (ODD) ne peut être réussie qu’au moyen d’un dialogue ouvert et pluraliste entre les intervenants globaux et ceux issus de l’Arctique, incluant les peuples autochtones en tant que détenteurs des droits, des intérêts et de la connaissance, avec l’engagement, le partenariat équitable et la gouvernance des résidents de l’Arctique. Des efforts d’adaptation des objectifs de l’ONU ont été entrepris par les communautés indigènes à travers la planète en apportant la preuve que la planification de la durabilité est plus efficace quand elle est influencée par la culture autochtone, menée par la communauté et basée sur les lieux et les valeurs.
Le Grand Groupe des Peuples Autochtones (Indigenous People’s Major Group, IPMG) pour le développement durable appelle inlassablement à une action significative pour favoriser la convergence entre les objectifs et les besoins des communautés afin de les aligner sur la déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples indigènes.
Un certain nombre d’études menées par des autochtones ont mis l’accent sur la priorisation de cadres de planification décolonisés qui coïncident avec les priorités des communautés et les besoins de l’Arctique. Cela peut être accompli en révisant les 17 objectifs existants et en en créant de nouveaux, si les 17 faillissent à représenter les connaissances et les aspirations des autochtones pour le développement durable.



17 objectifs + 5 : révision du cadre des Objectifs de développement durable de l’ONU en faveur de l’Arctique indigène

Dans les faits, très peu d’objectifs (2 : zéro faim et 4 : éducation de qualité) mentionnent spécifiquement les peuples autochtones. Afin d’améliorer la vie des communautés de l’Arctique, il faut réviser les ODD dans le but de réarticuler les 17 existants et d’ajouter des objectifs spécifiques à l’Arctique. Les Objectifs de développement durable pourraient être améliorés à travers une approche holistique basée sur des interactions homme-nature multi-facettes, respectueuses. Ces relations ne sont pas basées sur une approche capitaliste motivée par le profit mais s’enracinent dans des modes de vie non exploiteurs. Par exemple, en ciblant zéro pauvreté, zéro faim, bonne santé et bien-être, vie aquatique et vie terrestre (Objectifs 1, 2, 3, 14, 15), les effets positifs sur les communautés arctiques pourraient être atteints en reconnaissant l’importance des pratiques traditionnelles de subsistance telles que la chasse, la pêche et la cueillette, en améliorant les politiques qui assurent l’accès à ces pratiques vitales pour les peuples indigènes et en révisant les termes régissant les opérations industrielles afin de protéger l’environnement arctique.

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Les ODDs de l’ONU - Domaine public

Pour faire avancer le développement durable en Arctique, les objectifs ne peuvent pas toujours être mesurés en valeurs financières et ils sont étroitement liés au bien-être de l’environnement, des terres, de l’eau et très dépendants des relations réciproques homme- nature.
L’accès à un enseignement de qualité (objectif 4) demeure une question clé pour les peuples indigènes. Les communautés autochtones de l’Arctique entretiennent des épistémologies qui souvent ne cadrent pas avec les paradigmes occidentaux de l’éducation. Les États de l’Arctique offrent une éducation basée sur les systèmes de connaissances occidentaux où il y a très peu ou pas de reconnaissance des savoirs, des langues et des pédagogies indigènes dans l’enseignement général.
Des exemples réussis d’introduction de science indigène dans les cursus d’éducation au sein des communautés Inuits, des peuples autochtones du nord de la Russie et chez les Samis, en Scandinavie, plaident pour l’introduction plus large d’une éducation inspirée par la culture locale, basée sur le territoire et en langue indigène.
Si nous voulons créer des installations humaines dans un Arctique inclusif, sécurisé, résilient et durable (objectif 15), une attention spéciale devrait être portée à la construction d’infrastructures qui tiennent compte des besoins des communautés reculées et qui répondent au changement climatique rapide. Pour les peuples de l’Arctique, une vie durable dans une installation, comme sur le sol, est étroitement liée aux possibilités alentour de chasse, pêche, cueillette et de lieux sacrés cérémoniaux. A cet égard, une responsabilité collective est nécessaire pour prévenir les pollutions et la destruction de tels territoires et assurer le respect et la protection de ces lieux d’une valeur culturelle, spirituelle et d’approvisionnement très particulière. Cela pourrait être réalisé au moyen du financement d’un contrôle juridique sur les terres et les eaux où vivent les communautés autochtones, gardiennes de leurs territoires ancestraux. Il est nécessaire également d’impliquer le savoir indigène pour répondre aux crises environnementales et sanitaires, telles que le changement climatique (objectif 13) et le Covid-19 (objectif 3), en impliquant une approche holistique du bien-être.
Le partenariat équitable avec les peuples indigènes pour la durabilité est impératif dans l’objectif 17. Notamment, des investissements conséquents sont nécessaires pour favoriser le renforcement des capacités des communautés et des institutions autochtones afin d’établir une base de référence servant à la mise en œuvre des ODD en Arctique.



Cinq nouveaux Objectifs de développement durable

Les conceptions indigènes de la durabilité posent les fondations pour des systèmes de connaissances socio-écologiques résilients et reliés qui doivent être appliqués à la notion de développement durable. Il est impératif que ces visions de la durabilité soient incluses et mises en valeur dans le cadre des objectifs pour l’Arctique. Les rapports des organisations des peuples autochtones, les documents politiques et la littérature académique suggèrent un certain nombre de priorités clés. En se basant sur ces ressources et sur les discussions avec les participants indigènes de deux ateliers (« Agenda 2030 dans une perspective arctique » d’avril 2018 et « Auto-gouvernance indigène et objectifs de développement durable » de février 2019), cinq objectifs supplémentaires sont envisagés en même temps qu’un réexamen des 17 préexistants.

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Une famille Samie en Norvège aux alentours de 1900.
Crédit photo : Library of Congress
Domaine public

ODD 18 : gouvernance durable et droits indigènes. La reconnaissance des droits indigènes est d’une importance clé pour la gouvernance durable dans les communautés autochtones. La déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples indigènes souligne les mesures fondamentales devant être prises pour prévenir les violations des droits indigènes qui mettent ces communautés en retrait lorsque les objectifs sont atteints. Dans les communautés autochtones de l’Arctique, le développement durable pourrait bénéficier de systèmes de gouvernance traditionnels enracinés dans la connaissance ancestrale, le consensus et le partage.

ODD 19 : sociétés indigènes résilientes, moyens d’existence et systèmes de connaissances sont au cœur du développement durable dans les communautés autochtones. Bien que ces attributs soient étroitement liés à d’autres objectifs tels que les 1, 2, 3 et 11 (Villes et communautés durables), ici l’accent est mis sur la vitalité culturelle, les langues indigènes, l’engagement du savoir indigène dans la prise de décision, la prospérité des moyens d’existences, des pratiques, des économies et des communautés.

ODD 20 : la vie sur la glace et sur le pergélisol met en lumière l’importance de ces deux milieux pour les peuples autochtones et pour les résidents de l’Arctique. Le pergélisol et la glace, comme d’autres éléments de la cryosphère, déterminent les caractéristiques et la dynamique des écosystèmes de l’Arctique tout en façonnant la chasse, la pêche, le transport, le logement et autres pratiques soutenant la vie. Préserver la cryosphère est donc une part importante du développement durable.

ODD 21 : équité et égalité dans l’accès aux ressources naturelles. Autrefois, les peuples autochtones de l’Arctique étaient souvent privés du contrôle et de l’utilisation des ressources naturelles, comprenant les minéraux, la terre, les animaux ou l’eau. Ces dernières décennies, la situation s’est améliorée avec le partage des bénéfices et parce que la responsabilité sociale des entreprises est devenue plus courante du fait de la résistance locale et de pressions mondiales. Encore maintenant, l’assurance d’un accès égalitaire et équitable aux ressources, à leur gestion, à la prise de décision et à la distribution des bénéfices demeure un objectif primordial du développement durable.

ODD 22 : investissement dans la jeunesse et les générations futures. Les jeunes et les personnes âgées sont importants pour les sociétés indigènes. Investir dans les générations futures en rapprochant les jeunes des aînés pour maintenir les traditions culturelles et les connaissances indigènes tout en faisant progresser ces sociétés est d’une importance cruciale. L’objectif 22 va au-delà de l’amélioration des systèmes formels d’éducation prévue par l’objectif 2. Il inclut un apprentissage sociétal au sens large, un transfert de connaissances et le développement de compétences holistiques qui pourront prendre place dans des lieux de vie appropriés (sur le sol, la glace ou la mer), en utilisant les langues indigènes et en pratiquant des activités traditionnelles.



Aller de l’avant

En « indigénisant » les objectifs de développement durable en Arctique, non seulement la pertinence, la représentation et le pouvoir de ces objectifs seront améliorés mais on atteindra une plus grande équité et la base de connaissances du développement durable sera élargie. En utilisant ces approches, le Conseil de l’Arctique qui réunit les représentants de huit États et six organisations indigènes, ayant capitalisé pendant des décennies une expertise sur le développement durable tout en travaillant avec diverses communautés locales, aussi bien qu’avec des scientifiques et divers acteurs, peut être l’élément moteur dans la construction d’un cadre de développement durable spécifique à l’Arctique. Les nations de l’Arctique peuvent et doivent investir des ressources intellectuelles et financières pour repenser les objectifs de développement durable et améliorer les capacités des communautés autochtones à développer leurs propres priorités.

Isabelle Gomez, Inist-CNRS